Les prisonniers de guerre hongrois en captivité en France (1945-1947)
Bela Tarczai

Ed:10/12/05

Relations franco-hongroises pendant la deuxième guerre mondiale
Le destin de l'armée hongroise après le 15 octobre 1944
Les Hongrois en captivité française
Les camps et les conditions dans les camps
Ceux qui ne revinrent pas

Les camps de prisonniers en France

Document en anglais (Format pdf)

Traduit du hongrois vers l'anglais par Eva Barcza Bessenyey

Traduit de l'anglais vers le français par Astrid Oppermann-Carcienté

Relations franco-hongroises pendant la deuxième guerre mondiale

Après qu'elle eut déclaré la guerre à l'Union soviétique, le 27 juin 1941, la Hongrie se trouva de plus en plus entrainée à la guerre. Le 7 décembre, la Grande Bretagne déclarait la guerre à la Hongrie et le 13 décembre, le gouvernement hongrois déclarait la guerre aux Etats-Unis.

Formellement, la Hongrie n'est jamais entrée en guerre contre la France, d'une part parce qu'après le 22 juin 1940 la France telle qu'elle avait été, n'existait plus, d'autre part parce que les intérêts de la Hongrie lui imposaient le maintien de l'amitié traditionnelle franco-hongroise. Des relations diplomatiques entre les deux pays continuèrent ; les institutions françaises, tels que l'Alliance Française et le Lycée français continuèrent à fonctionner. A la suite de ces événements historiques, d'importantes et nouvelles formes de coopération se développèrent entre les deux pays.

Dès le deuxième semestre 1940, un nombre considérable de soldats et de travailleurs s'évadèrent des camps de prisonniers de guerre et de travail obligatoire allemands situés près des frontières hongroises. Des sources contemporaines estiment qu'environ 1.200 personnes s'évadèrent ainsi.

La raison principale de ces évasions était la confiance inspirée par le traitement officiel et social avec lesquels le gouvernement hongrois avait traité les réfugiés polonais ; traitement qui était connu jusque dans les camps allemands de prisonniers de guerre. La gestion des réfugiés était prise en charge par la 9ème Division du Ministère de l'intérieur et par la 21ème Division du Ministère de la Défense. Allant au-delà du simple respect des instructions de la convention de Genève, ces corps gouvernementaux traitèrent humainement les réfugiés polonais et français, ainsi que les ressortissants des autres nationalités qui les suivirent.

A la suite des protestations et des tentatives d'ingérence de l'Allemagne, il devint de plus en plus difficile de s'occuper de cette foule de réfugiés de toute nation et de toute langue. La tâche du gouvernement [hongrois] était rendue encore compliquée du fait que beaucoup de ces réfugiés voulaient rejoindre les armées alliées pour combattre les Allemands au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, et même en France.

Le gouvernement regardait ces tentatives avec bienveillance et les soutenait. Il établit des camps pour les réfugiés de passage et les réfugiés permanents sans limiter leur liberté de circulation. Leur subsistance fut assurée, pour l'essentiel, par la solde des soldats et les paiements civils d'aide qui leur était donnée ; de plus, ils pouvaient accepter des travaux correspondant à leur profession. Plusieurs enseignèrent au Gymnasium (lycée classique) de Godollo ou à l'université d'Eotvos ; d'autres effectuèrent des travaux de recherche à l'institut de Teleki Pal et beaucoup devinrent précepteurs français dans des familles. D'autres encore firent des traductions littéraires ou éditèrent un journal. Leurs troupes de théâtre d'amateur amusèrent le public hongrois avec leurs représentations de drames classiques français. Six chercheurs célèbres reçurent une bourse d'étude de 600 pengos chacun.

La société hongroise reçut et accepta les réfugiés français avec grande sympathie. Ils furent invités à la plupart des événements sociaux, développèrent des amitiés et des relations durables ; certains même épousèrent des jeunes filles hongroises.

Un événement particulièrement émouvant fut la célébration du 14 juillet 1943, anniversaire de la révolution française, à Balatonboglar dans le camp français. Ce fut la seule célébration en Europe, avec un défilé mené par le colonel Hallier, l'attaché militaire français, en présence des militaires et notables hongrois.

Les Français avaient établi un contact avec la résistance hongroise. Ils aidèrent à organiser et exécuter plusieurs actions de sabotage. Avec l'aide hongroise, plus d'une centaine de Français rejoignent la Slovaquie pour se joindre aux résistants. Leur exemple fut suivi par de nombreux Hongrois.

Le colonel Hallier avait projeté la création d'une brigade internationale pour aider le Régent dans ses tentatives d'arriver à une paix séparée. Il comptait également sur l'aide des réfugiés polonais dans cette entreprise.

Après le 15 octobre 1944, avec l'arrivée au pouvoir du gouvernement d'extrême droite, plusieurs officiers de haut rang au ministère de la défense avertirent les Français des dangers qu'ils encouraient. Cet avertissement permit à bon nombre d'entre eux de se cacher et d'éviter ainsi d'être capturés.

Pendant les derniers mois de la guerre, le comité du général de Gaulle fonctionna illégalement à l'ambassade française dans le but de promouvoir le retour des réfugiés français. A la fin des hostilités, il assura la représentation diplomatique du pays et agit également pour l'amélioration du sort des prisonniers de guerre hongrois dans les camps français.

Les rapports établis pendant le conflit ne s'en tinrent pas là. La génération des évadés français de Hongrie continua en France son action pour l'amélioration du sort des captifs hongrois. Leur organisation, "l'Amicale des évadés français en Hongrie", adressa un mémorandum au Général de Gaulle, alerta la Croix-Rouge Internationale, lança une campagne de presse, écrivit des lettres aux commandants des camps, leur demandant d'examiner la situation des détenus hongrois. Grâce à ces efforts, à partir du printemps 1946 le sort des captifs hongrois s'améliora ; leur statut devint équivalant à celui des travailleurs libres, en attendant une décision sur leur retour dans leur patrie.

En gardant plus de dix mille Hongrois comme prisonniers de guerre, la France violait délibérément les règles du droit international. Les Français n'avait aucun argument moral à proposer : en effet, outre le fait que les deux pays ne s'étaient pas déclarés la guerre, aucun soldat hongrois n'avait abattu un soldat français, aucun pilote hongrois n'avait bombardé des villes françaises ou détruit des maisons, et aucun Hongrois n'avait fait de prisonnier français. Malgré cela, la France mit les Hongrois au travail comme s'ils avaient causé des dommages sur le sol français. Pour leur travail, ils reçurent ou non un salaire – dans la majorité des cas, ils n'en reçurent pas. A ce jour même, personne n'a pensé à présenter des excuses aux familles qui ont perdu les leurs en conséquence des terribles conditions qui régnaient dans les camps, ou à ceux qui survécurent et qui se rappelleront à jamais leur déception vis-à-vis de la France : ce n'était pas là la France, ni le peuple français que nous respections. Nous n'avons jamais provoqué ni mérité ce traitement !

Le destin de l'armée hongroise après le 15 octobre 1944

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Après l'arrivée au pouvoir du parti des "Croix-de Fer", le gouvernement était décidé à remplir les rangs de l'armée. En conséquence de la mobilisation "totale", 1 million d'hommes se trouvèrent sous les armes à cette période. Alors que les troupes soviétiques franchissaient les frontières hongroises telles qu'elles avaient été définies par le traité de paix de Trianon du 24 septembre 1944, les trois armées combattantes menaient leurs "actions défensives" sur le territoire hongrois. Le gouvernement hongrois envoya en Autriche et en Allemagne les troupes de réserve, les forces de l'approvisionnement des armées, et environ 60.000 cadets dans l'espoir que ces troupes formeraient le noyau d'une nouvelle armée.

Début avril 1945, les forces combattantes hongroises furent expulsées de leur pays et à partir de ce moment, elles firent mouvement vers l'Ouest pour éviter la capture par les troupes soviétiques. Ainsi, pendant les derniers mois de la guerre, des unités de l'armée hongroise se trouvaient sur tout le territoire allemand, soit les unités contingentées en Allemagne ou bien celles qui étaient en mouvement continu vers l'Ouest.

En décembre 1944, avec l'occupation d'Aix-la-Chapelle, les Alliés prirent pied sur le sol allemand. Après quelque repos, ils lancèrent une offensive triple au cœur de l'Allemagne. Les soldats des unités armées hongroises rencontrées sur leur chemin devinrent prisonniers de guerre. Le commandant en chef de l'armée capitula le 1er mai 1945 face aux Américains à Tann en Bavière.

En fin de compte, entre 300.000 et 350.000 soldats et élèves officiers hongrois furent capturés par les forces britanniques et américaines. On estime à environ 700.000 le nombre de soldats hongrois faits prisonniers par les forces soviétiques.

Le rôle de la France dans cette phase finale de la guerre doit être mentionné séparément puisqu'il touche directement nos soldats.

Le 31 janvier 1945, sur l'île de Malte, Roosevelt et Churchill coordonnèrent leurs plans militaires pour la fin de la dernière partie de la guerre. La France ne tenait aucun rôle dans ces plans. Cependant vers la mi-avril, la 1ère armée du Général de Lattre de Tassigny arriva dans le sud de l'Allemagne et occupa la région du Bodensee. Une partie des troupes hongroises (la 55 °unité anti-aérienne de Szeged et les troupes de montagne de Miskolc) se trouvaient face aux troupes françaises, et environ 7.000 Hongrois furent faits prisonniers par les Français. (rappelons que de source française, on a estimé à 280.000 le nombre de prisonniers de guerre capturés au total, y compris ceux qui le furent au cours de la "guerre de la libération").

Les Hongrois en captivité française

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A la fin de la deuxième guerre mondiale la France était du côté des vainqueurs mais sa situation, à la fin de la guerre, était terrible. Son territoire avait subi par deux fois les destructions de forces armées. Le Général de Gaulle concentra ses efforts à la reconstruction du pays. Les besoins d'approvisionnement étaient importants. La reconstruction nécessitait de la main-d'œuvre. Il voulait également que la France participe au processus de pacification et de dénazification de l'Allemagne avec les Anglais et les Américains. En février 1945, il fut décidé de livrer à la France 1.750.000 prisonniers de guerre pour la reconstruction, suivant le principe que l'Allemagne devrait reconstruire ce qu'elle avait détruit.

Cette décision, prise lors de la conférence deYalta par les puissances alliées ne devint effective qu'à partir de juin 1945. Les puissances alliées accordèrent à la France l'occupation de certains territoires en Autriche et en Allemagne. Ce qui signifiait que tous les camps de prisonniers de guerre sur ces territoires passaient sous le contrôle de l'armée de De Gaulle. Cependant, avant de transférer ces camps, les Anglais et les Américains regroupèrent leurs prisonniers pour ne pas devoir transférer les prisonniers allemands se trouvant dans leurs zones d'occupation. Ceci leur permit d'organiser leur transfert plus efficacement. Outre la reconstruction de la France, les Alliés voulaient fixer les populations civiles pour leur permettre d'avoir des conditions de vie élémentaires. En conséquence, elles voulaient libérer rapidement les prisonniers qui étaient ouvriers agricoles ou industriels.

Le choix des prisonniers à transférer fut laissé à la chance. Et la "chance" favorisa les Allemands qui remplissaient des fonctions d'administration dans les camps. Ils avaient la possibilité de choisir et pouvaient mettre tous les prisonniers non-allemands dans certaines catégories. Cela explique en partie le transfert de la part des Anglais et des Américains, de 60 à 70.000 prisonniers hongrois à l'administration française.

Sur le territoire autrichien cédé à la France, les prisonniers hongrois eurent la chance d'avoir un officier, le général Emile Marie Bethuart, qui respecta la convention de Genève, et considéra les prisonniers de guerre comme internés. Il avait une raison personnelle d'agir de la sorte : il avait une dette envers son ancien collègue de Belgrade, Vasvary Jozsef, qui avait aidé sa famille à s'évader au début de l'invasion allemande en Yougoslavie. Mais il ne pouvait pas arrêter les recruteurs qui, avec force promesse, leurrèrent des milliers de jeunes Hongrois à entrer dans la Légion étrangère.

Dans la zone française de l'Allemagne, le général Koenig n'eut pas eu cette tolérance. Il maintint sa position que "la reddition sans conditions" signifiait pour les prisonniers, la privation de tous leurs droits; ils ne pourraient donc pas exiger l'application de la convention de Genève. En conséquence, les prisonniers de toutes les autres nations reçurent le même traitement que les Allemands. Il faut mentionner ici, que  3 à 4 mois après l'armistice, aucune différence ne fut établie entre les nationalités des prisonniers, bien qu'ils aient été enregistrés séparément. La question de la nationalité ne se posa qu’au moment où certains pays, tels la Tchécoslovaquie qui considérait qu'elle faisait partie des vainqueurs, commencèrent à se préoccuper du sort de leurs citoyens.

Les 7.000 Hongrois capturés par les Français aux abords du lac Boden se trouvaient en position particulière. Leur traitement était incertain. Certains furent envoyés dans des camps de travail en France; les autres furent traités comme les Russes ayant le statut des travailleurs obligatoires. Ces derniers, considérés comme réfugiés, furent réexpédiés chez eux. Cette situation permit une certaine tricherie. Les plus déterminés s’échappèrent; d'autres obtinrent des identifications américaines et purent ainsi rentrer dans leurs foyers. La permission de travailler et de se déplacer librement dans une bande de 30 kilomètres, fut un privilège appréciable.

Les prisonniers qui séjournèrent dans les camps de Friedrichshafen et Bregenz trouvèrent le traitement et l'attitude des soldats français tolérables mais souffrirent beaucoup de la brutalité des troupes coloniales. Les Polonais, toutes les fois qu'ils assuraient la garde des camps, étaient compréhensifs et secourables.

Les approvisionnements alimentaires, même sur les lieux de travail, étaient limités et peu variés. Les prisonniers ne commencèrent à recevoir de salaire pour leur travail qu'à partir de 1946. Leur dernier souvenir avant le retour à la maison fut celui de la nuit passée à Strasbourg, où ils furent logés dans le donjon de la forteresse, sur la paille moisie, sans aucun confort, attendant le départ du train qui les libérait.

Quelques Hongrois se trouvèrent dans la zone française de l'Allemagne et séjournèrent dans les très grands camps administrés par les Français le long du Rhin, à Mayence, Remagen, Sinzig, Bad-Kreuznach, Bretzenheim, et Bingen-Dietersheim. Ces camps, entourés de barbelés et de miradors, à ciel ouvert, contenaient plusieurs milliers de prisonniers en transit. L'argot des camps a aimé affubler ces camps d'un surnom descriptif : ainsi les camps de la vallée du Rhin étaient les "boueux", Bad-Kreuznach et Bretzenheim devinrent "la vallée des larmes", et les camps plus tardifs, étaient tels que Brienne-le-Chateau "le palais des poux", Attichy le "camp de la faim", Poitiers et Dieppe les "camps de la mort". Ces surnoms tiraient leur origine des souvenirs les plus intenses des prisonniers.

La population de ces camps était très variée. Les puissances victorieuses amassèrent dans les camps tous ceux qu'ils pouvaient capturer : auxiliaires féminines, infirmières de l'armée hongroise, enfants et vieux parents des forces de la Volksturm, cadets hongrois et cheminots (qui portaient eux aussi l'uniforme), curieux et estropiés. Ce mélange hétéroclite de détenus fut transféré aux Français.

Ces transferts ne furent bénéfiques aux Hongrois que sur un seul point : les Français essayèrent de supprimer les "campements à la belle étoile" c'est-à-dire à ciel ouvert. Nous étions en juin et juillet 1945. Certains prisonniers durent attendre d'avril à août avant d'avoir un toit. La solution fut simple : on ferma les camps et transféra les prisonniers en France. Quelques camps demeurèrent, tel celui de Bretzenheim où les prisonniers furent autorisés à construire leurs propres casernements.

Leur transport avait lieu en chemin de fer dans des wagons ouverts. Du camp à la station d'embarquement et du point d'arrivée au camp de destination, les hommes marchaient en rang de cinq accompagnés de gardes qui leur criaient "Allez ! vite !" Sur le territoire allemand la population leur était sympathique et secourable, mais les offres d'assistance étaient souvent refusées avec brusquerie par les gardes. Sur le territoire français, la population manifestait sa colère et sa haine vis-à-vis de leurs ennemis défaits. Les prisonniers recevaient pierres et crachats. A une gare dans la banlieue parisienne, un jeune garçon armé avec un bâton énorme frappait sans arrêt les hommes du convoi en hurlant: "Boche kaputt!". Un train de voyageurs se rangea alors sur une voie parallèle : ses passagers encouragèrent avec enthousiasme ce jeune garçon et crachèrent sur les prisonniers. Des épithètes innommables étaient lancées. Quelqu'un jeta une barre de fer du haut d'un pont aérien sur un autre train composé de wagons ouverts, tuant un prisonnier et en blessant d'autres.

Ailleurs un mécanicien (doté du sens de l'humour) laissa l'eau destinée à la citerne de la locomotive asperger les prisonniers qui passaient lentement en train à la grande joie de la populace. Ainsi, chacun cherchait à se venger des souffrances subies pendant l'occupation allemande. L'hostilité traditionnelle entre les deux peuples joua également son rôle : l'esprit "revanchard" était bel et bien réel.

Dans son livre édité en 1998, K.I. décrivit un incident tragique survenu lors d'une marche. Le 14 août 1945, les Français transférèrent 12.000 prisonniers parmi lesquels 8.000 Hongrois, de Bingen à Mayence, par marche forcée sur une distance de 15 kilomètres. Sur leur chemin, les prisonniers repérèrent un champ des navets ; tous sortirent des rangs pour les ramasser. "Ils étaient tellement nombreux qu'ils se les arrachaient des mains les uns des autres. Les gardes, au début, tirèrent en l'air pour ramener leurs prisonniers sur la route. Mais en vain : les prisonniers continuaient à courir dans le champ de navet. Puis les gardes commencèrent à tirer à la mitrailleuse de leurs jeeps à l'avant des hommes dans l'espoir que la terre balayée par les balles les arrêteraient. Comme cela ne marchait pas, ils rapprochèrent leur tir, touchant parfois un prisonnier qui rampait à l'avant. Cette action dura 5 minutes et causa de nombreux décès parmi les prisonniers hongrois.

Les camps et les conditions dans les camps

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James Bacque, écrivain canadien et expert sur la question des prisonniers de guerre, estime qu'il y avait environ 1.600 camps en France. Selon les données officielles sur l'organisation des prisonniers de guerre, les Hongrois auraient été détenus dans 80 d'entre eux. Cependant, ce chiffre semble inexact, car 140 camps ont été mentionnés lors de ma recherche. Cette divergence illustre bien les difficultés des recherches sur les prisonniers de guerre détenus par les Français ou par les occidentaux.

Il existe très peu de documents dans ce domaine dans les archives disponibles aux chercheurs hongrois. Les ouvrages historiques ne font pas de mention séparée pour les prisonniers hongrois. La seule possibilité reste alors d'interroger les prisonniers eux-mêmes. Ce qui pose d'autres problèmes. La plupart des prisonniers ne peuvent se fier qu'à leurs souvenirs personnels : leurs documents ont été perdus, confisqués par l'ancien régime ou détruits par les prisonniers eux-mêmes - par méfiance ou comme mesure de précaution. Heureusement, des journaux intimes originaux (et non reconstitués) ont fait surface et des livres qui peuvent également être considérés comme des sources fiables ont été publiés. Au cours de ma recherche, j'ai personnellement interviewé plusieurs centaines de prisonniers de guerre ; bon nombre d'entre eux avaient couché leurs expériences par écrit. Ce qui m'a permis de comparer les récits qui mentionnaient le même endroit et le même événement. Les noms de lieux m'ont donné le plus de problème : les prisonniers, peu familiers des langues étrangères, ne pouvaient me fournir, ni oralement ni par écrit, les noms géographiques précis que je pourrais employer pour mes comparaisons. Cinquante ans s'étaient écoulés entre les événements dont ils se souvenaient et leurs efforts de se souvenir. Il est assurément vrai que les souvenirs se fanent dans une si longue période ; mais il est non moins vrai que les émotions personnelles s'étaient atténuées et que les événements n'étaient plus regardés à travers une brume embellissante mais avec une tentative d'objectivité.

Depuis qu'on peut librement parler en Hongrie des événements de la deuxième guerre mondiale et de ses conséquences, beaucoup de comparaisons ont été faites entre les différents traitements des prisonniers de guerre dans les divers camps occidentaux de prisonniers de guerre. Les Américains étaient décontractés et imprévisibles ; les Britanniques corrects et généreux ; les Français étaient comparables aux Soviétiques, si ce n'est que la captivité chez eux n’avait pas été aussi longue.

En ce qui concerne les conditions dans les camps français : la faim, les poux et les maladies étaient rendus pires par la haine flagrante, l'esprit de "revanche" qui trouvaient leur expression dans l'humiliation constante de la dignité humaine. A Saint-Jean-d'Angély, un sergent de service courait tous les matins à travers les baraquements, réveillant les prisonniers à coup de fouet tout en monologuant sur la façon dont lui-même, prisonnier des Allemands dans ce même camp, avait été ainsi traité par les Allemands, et se vengeait en conséquence.

Dans son livre, "Historique du Service des Prisonniers de guerre de l'Axe" publié en 1948, le Général Buisson, commandant en chef de tous les camps de prisonniers de guerre, essaie de justifier les conditions de vie des camps, fortement critiquées en disant qu'elles étaient conformes à ce à quoi on pouvait s'attendre vu les circonstances.

Reconnaissons donc que la France était en ruines, son économie détruite, ses habitants séditieux. Cependant, on n'aurait pas du confisquer lors de la fouille (sanctionnée par la convention de Genève) tous les objets de valeur en possession des prisonniers, ni fouetter publiquement sept jeunes du camp numéro 105 à Strasbourg pour quelques pommes de terre volées parce qu'ils avaient faim. Il n'était pas non plus nécessaire de forcer les prisonniers affaiblis à se tenir debout pendant des heures pendant l'appel sous prétexte d'en vérifier le nombre. Il est extrêmement désolant que la Croix Rouge n'ait pu tenir sa mission. Dans certains camps, les prisonniers n'ont jamais même été conscients de l'existence de la Croix Rouge pendant toute la durée de leur séjour. Ne parlons pas du fait qu'une partie de l'aide ou des donations n'ont jamais atteint leur destination mais a fini sur le marché noir. Pour cette raison le commandant du camp de Poitiers, par exemple, fut libéré de ses fonctions. A Saint-Jean-d'Angély, les prisonniers désignés pour exécuter des travaux de bureau devaient, faute de matériel adéquat, s'asseoir sur des caisses scellées contenant des expéditions de la Croix Rouge. Les plus débrouillards les pillèrent. Le sous-'officier français avait expliqué que ces colis avaient été reçus pendant l'occupation allemande pour les prisonniers français détenus dans ce même camp et qu'ils n'étaient donc pas destinés aux  prisonniers de guerre présents; bien entendu, le personnel de bureau n'eut plus la permission de pénétrer dans les baraques des officiers.

Des témoignages des anciens prisonniers, il semblerait que les conditions dans les camps aient été mauvaises, mais à divers degrés. Elles dépendaient en grande mesure de la bonne volonté du commandant de camp et de la façon dont il pouvait manipuler le '"Stammpersonal" allemand (personnel de base). Dans certains cas le contraire s'était produit : le Stammpersonal avait influencé le commandant. Les artisans, en particulier les tailleurs, qui se trouvèrent dans le camp, étaient très demandés, et pouvaient grandement faire profiter les Français par l'intermédiaire du Stammpersonal. L'"atelier de couture" de Poitiers, par exemple, produisit à partir de couvertures américaines une série de costumes féminins. Il ne peut exister aucun doute sur leur destination finale.

À partir de juillet 1945, dans la cour N° 6 du camp de Voves, 1.100 Hongrois furent mêlés aux Allemands. Pour une raison qui n'a jamais été élucidée, le commandant détestait les Hongrois. Lors de son premier discours il fit de belles promesses, mais ne manqua jamais l'occasion de faire sentir son pouvoir. Quelques jours après notre arrivée, 14 ouvre-boîtes et 6 barres de savon américain manquèrent à la cuisine. Le Lagerfuhrer (chef de camp) suspecta naturellement les Hongrois de ce vol et déclara que la cour ne recevrait aucune nourriture jusqu'à ce que ces objets aient été retrouvés. Que faire, sinon remplacer la perte avec nos propres réserves. Ce ne fut pas trop dur, car nous avions réussi à faire des réserves en subtilisant du matériel envoyé par les Américains.

L'officier responsable avait établi sa petite cour personnelle. Elle était composée de jeunes hommes hongrois désireux de servir. Elle comprenait un cordonnier, un tailleur, un coiffeur, un homme à tout faire, un planton, et même un clarinettiste gitan. Dans l'espoir d'obtenir plus de nourriture, ces personnes épiaient chaque souhait du patron. Cette cour comprenait également quelques hommes d'origine allemande des environs de Budapest, qui servaient d'intermédiaires aux Français dans leurs affaires.

Tout ceci pose la question suivante : ces conditions n'attiraient-elles pas l'attention ? Ne pouvaient-elles pas être rapportées à une quelconque autorité ? La seule réponse est que les prisonniers avaient perdu tous leurs droits suite à la reddition inconditionnelle. Les actions de la Croix Rouge étaient limitées, ce qui l'empêchait de protester officiellement. Les plaintes des prisonniers eux-mêmes n'arrivèrent qu'à l'attention de quelques officiers subalternes et n'eurent pas de suite. Les Français en contact direct avec les prisonniers ne savaient absolument pas ce qu'était un Hongrois. Dès que nous mentionnions notre capitale, Budapest, dans l’espoir d’éveiller quelque miette de connaissance, on nous parlait de Bucarest. Quelques Français plus consciencieux essayaient de justifier notre présence en expliquant qu'après tout, nous nous étions joint volontairement à la Wehrmacht et que nous devions donc en partager le destin.

Il est intéressant de remarquer comment les officiers français de rang plus élevé considéraient la situation et le comportement de leurs subalternes. Leurs avis étaient partagés, et beaucoup tentaient de trouver des justifications, comme nous l'avons vu avec la déclaration du Général Buisson. Un haut gradé dit à Kulifay Imre, pasteur de la mission protestante hongroise à Paris, que les officiers de carrière n'avaient pas participé au pillage des Hongrois. A Poitiers, un garde fit feu dans la nuit sur un prisonnier qui, à demi endormi, cherchait les latrines. Le commandant balaya notre protestation en disant que les Hongrois causent beaucoup d'ennuis.

A la fin de juillet 1945 les captifs hongrois du camp de Voves – et parmi eux les cadets de l'école d'artillerie de Hajmasker – furent transférés à Saint-Jean-d'Angély. A ce moment-là, les quelques 800 cadets étaient encore habillés correctement, dans des uniformes hongrois impeccables. Le dimanche 29 juillet, le commandant de camp leur ordonna de prendre un bain. Ils devaient se déshabiller à une extrémité du baraquement des douches et récupérer leurs vêtements à l'autre extrémité. En fait, leurs vêtements furent emportés pour "être désinfectés". En vain les prisonniers attendirent leurs vêtements - ils ne revinrent jamais. En leur lieu et place, ils reçurent des uniformes allemands ou italiens sales, loqueteux et bien évidemment pouilleux qu'ils durent porter. Ils ressemblaient plus à des épouvantails qu'à des soldats. La réponse à leurs plaintes prolongées fut que l'uniforme hongrois ressemblait trop à l'uniforme français pour qu'on les leur laisse porter. Quelques jours plus tard, les "maquisards" de garde qui, jusque-là avaient porté des vêtements civils, commencèrent à se pavaner dans des uniformes hongrois. Autant pour la crédibilité. Mentionnons à ce sujet que tous n'avaient pas reçu de chemise lors du changement d'habits - ou, s'ils en avaient reçu, la taille n'était pas bonne et la chemise ne pouvait être portée. Par conséquent, des cadets apparurent en pantalons uniquement pour les cérémonies de salut au drapeau et aux défilés. Ce qui valut au pasteur de la mission protestante de Paris de recevoir des remarques du commandant de camp sur "le manque de manière des Hongrois".

Ces actions, les échanges nécessaires, ainsi que l'usure des vêtements firent que les Hongrois se perdirent dans la masse des "feldgrau" (gris sale). Il eut cependant été utile que les diverses nationalités aient pu se distinguer l'une de l'autre par l'aspect extérieur. Les soldats allemands d'origine autrichienne avaient reconnu l'importance de cette distinction et portaient ostensiblement un ruban rouge blanc rouge sur leurs casquettes ou vestes.

Une fois la zone d'occupation française fixée, de nombreux prisonniers furent transférés à la France par les Britanniques et les Américains. Pour leur hébergement, la remarque du Général Buisson reste valable : "ce à quoi on pouvait s'attendre vu les circonstances." Dans ce pays en ruine il n'y avait que peu de bâtiments ou de possibilités d'hébergement à offrir un minimum de confort. Les baraquements établis par les Allemands, les casernes disponibles et les bâtiments industriels furent tous utilisés.

Dans ses souvenirs, F.K. décrit comment ils furent transférés de l'hôpital de Feldkirch au système pénitentiaire français. Les médecins de garde déchargèrent rapidement les patients. Le reste dût endurer beaucoup d'humiliations et de privations avant d'être expédié sur Strasbourg. Là, ils furent logés dans les donjons souterrains, dormant sur de la paille moisie. Ils ne recevaient de nourriture qu'une fois par jour. Ils s'affaiblirent au point de ne pouvoir qu'à peine se tenir debout. F.K., 1,73 m de taille pesait alors 48 kilogrammes exactement.

V.K. se rappelle qu'à Brienne-le-Chateau les prisonniers furent logés dans le château fortifié entouré de barbelés. Les Allemands étaient logés aux étages supérieurs, les Hongrois entassés dans la cave. Il n'y avait aucune possibilité d'hygiène personnelle : en lieu et place avait lieu deux fois par jour le rassemblement pour vérification.

K.G. se rappelle avoir été capturé à Sothofen fin mars 1945 et d'avoir du marcher jusqu'au Bodensee. A Weiden, ils furent dans une usine de textile brûlée, où les soldats marocains montaient la garde, puis ils furent transférés à Tutlingen. Là, dans un immense camp à ciel ouvert, 200.000 prisonniers environ étaient entassés. Ils n'avaient ni nourriture ni eau. Les gardes étaient souvent ivres et commençaient alors à tirer au hasard. Il semblait qu'ils avaient peur des prisonniers et que cela les rendait nerveux. Il arrivait aussi qu'ils abattent un par un les hommes assis sur les latrines.

Il décrivit les conditions qui régnaient dans une prison de Toulouse. Il y fut transféré parce qu'il avait été faussement accusé, avec quatre de ses compagnons d'avoir empoisonné les porcs d'un fermier. Les gardes de la prison étaient extrêmement brutaux avec eux, les battant et leur donnant des coups de pied. De plus, ils furent obligés d'assister aux exécutions de quelques criminels de guerre.

J.j. se souvient : "ils nous ont transportés de Bad-Kreuznacht à Epinal et là nous ont remis aux Français qui nous ont fait marcher jusqu'à Lunéville. C'était une chose cruelle à faire car nous étions très faibles et bon nombre d'entre nous tombaient en dehors des rangs mais nous n'avions pas le droit de nous occuper de nos compagnons. Nous avons dû les laisser derrière. Quand nous arrivions à la limite d'un village, les gardes commençaient à battre les hommes. Par la suite, l'officier responsable nous fit poliment des excuses disant que "c'était la seule manière de nous protéger contre la colère de la population". A Saint-Jean-d'Angély, plusieurs milliers de prisonniers étaient massés sur le sol de ciment des casernes. Les Français nous enfermaient à clé chaque nuit ; pour nos besoins, ils avaient placé un "seau" près de la porte. C'était juste la moitié d'un baril d'huile coupé. Personne ne voulait dormir à côté du "seau", car il y avait des combats chaque nuit. Mais l'encombrement était tel qu'inévitablement quelqu'un se retrouvait contre ce réceptacle puant. Il n'y avait aucune lumière à l'intérieur et chaque nuit, presque chaque minute, le silence était brisé par des arguments et des bagarres entre les hommes qui voulaient observer l'appel de la nature. On peut imaginer à quoi ressemblaient le lendemain matin les hommes qui étaient obligés de dormir à côté du réceptacle. La nourriture a manqué jusqu'à la fin. Ce que les Hongrois manquaient le plus était de pain, il y en avait très peu.

R.l. écrit : "quand le 28 juillet les Français reprirent le camp de Rennes, leur première action fut de nous rassembler avec toutes nos affaires et ce que nous avons reçu des Américains. Ils confisquèrent tout. Nous ne pûmes conserver que ce que nous avions sur nous ou pouvions porter. Quant à la nourriture : pour le petit déjeuner, nous recevions ½ litre de tisane de mûres, pour le déjeuner ½ litre l'eau chaude avec quelques feuilles de laitue ou de chou. Pour le dîner, nous quémandions un pain jaune verdâtre qui n'était mangeable que grillé. En soirée, il y avait un bon nombre de petits feux allumés dans le camp de sorte que nous pouvions griller le pain et rôtir les glands que nous avions recueillis dans la forêt voisine."

Détails des souvenirs de F.J.'s : "après trois mois de captivité chez les Américains, nous avons été transférés chez les Français. Un jour nous avons simplement remarqué que nos gardes avaient changé, au lieu des Américains c'étaient des Français en civil qui nous gardaient. Ils ne nous donnaient rien à manger disant qu'ils n'avaient rien à manger eux-mêmes. Cependant, ils nous laissaient voler des pommes de terre dans les champs des fermiers du voisinage mais nous devions rester à portée de fusil. En échange, nous devions donner aux gardes des vêtements ou des chaussures. Moi aussi, j'ai échangé des vêtements avec un des gardes mais je l'ai regretté : au lieu de mes bons pantalons, j'avais reçu des pantalons pleins des poux."

Les services de santé étaient également sommaires : il y avait peu de médecins et peu de médicaments. Ceux qui souffraient de la diarrhée - la maladie la plus fréquente – étaient mis dans l'hôpital de prison mais ne recevaient aucun traitement efficace. Je cite la lettre de H.J.'s : "dans les camps le long du Rhin, nous n'avons eu ni un toit au-dessus de nos têtes, ni de soin médical. Il y avait beaucoup de décès quotidiens, causés par la faim ou une faiblesse finale. La Croix rouge ne pouvait nous aider efficacement. En utilisant leurs cartes postales, j'ai pu faire savoir 4 fois à mes parents que j'étais vivant."

Le Dr M.k. écrit que dans la plupart des camps, 1 à 2 personnes donnaient des soins médicaux. Pour la plupart c'étaient les étudiants en médecine, qui travaillaient sans stocks de médicaments ou de bandages. "dans l'hôpital de Haguenau, où j'ai, moi-même, passé un certain temps, et où les médecins allemands travaillaient, les conditions étaient correctes. Les prisonniers qui souffraient d'accidents du travail étaient amenés ici."

J'ai connaissance de 10-15 décès dans le camp de "une pomme de terre" de Bingen. Certains moururent de faim ; d'autres, affaiblis, tombèrent dans les latrines et s'y noyèrent.

Rapport de S.B.Ô sur le destin personnes âgées de 22 ans : "en captivité, un fut exécuté ; un autre mourut de faim ; un autre tomba malade après son retour à la maison et mourut en six semaines ; un autre n'était pas en condition d'être transporté chez lui ; un autre fut jeté du train ; deux revinrent avec la tuberculose ; un seul était en bonne santé."

Quant aux besoins spirituels des prisonniers, il est inutile d'en faire mention. Il y avait peu d'aumôniers militaires hongrois et les prisonniers ne pouvaient pas communiquer avec les pasteurs allemands. De temps en temps, les pasteurs des missions hongroises venaient de Paris mais ils ne pourraient pas arriver partout. En général, les prisonniers essayaient de s'encourager l'un l'autre, mais les dépressions profondes menant au suicide étaient chose banale.

La seule façon d'améliorer les conditions était le travail. Mais en raison de la mauvaise organisation et de l'influence des Allemands, cette amélioration n'était pas toujours possible pour les Hongrois. Dans certains camps ils ne pouvaient pas travailler du tout, si ce n'est à quelques tâches dans le camp, qui étaient particulièrement déprimantes : déplacer les morts, nettoyer les latrines, ramasser les détritus... D'une part, le travail soulageait la monotonie de la vie derrière les barbelés, de l'autre il augmentait les chances de survie, car ceux qui travaillaient recevaient de la nourriture supplémentaire. Le travail ouvrait aussi des possibilités de marchandage et de temps en temps la possibilité de recevoir un salaire – ou, à tout le moins, de recevoir des bons valables pour plus tard.

Comme le poids de M.K était descendu à 38 kg à Baden-Baden, il fut envoyé dans une famille pour se rétablir. Après son rétablissement, il se porta volontaire pour le déminage, car les autorités promettaient la libération à ceux qui survivaient une semaine à cette tâche. Ceci, naturellement, ne servit à rien. Au camp, il travailla en tant que chauffeur - sans salaire, naturellement.

K.l quittait tous les jours le camp du Fort de Cormeilles-en-Parisis pour travailler dans les domaines environnants. Selon lui, le déminage a coûté la vie ou la perte d'un membre à plus d'un Hongrois. Il ne reçut aucun salaire pour son travail.

D'un autre côté, O.F travailla et reçut même un salaire sous forme de bons. Ceux-ci lui furent confisqués, à lui et à ses compagnons au camp de sélection de Kaposvar sans aucune explication.

Les prisonniers les plus chanceux reçurent du travail dans les fermes ou dans l'industrie. Les fermiers français appréciaient les bons ouvriers et les considéraient comme des membres de la famille. Ils eurent même des propositions de mariage.

Cependant, l'atmosphère de marché aux esclaves lors du placement des ouvriers était extrêmement humiliante. Les prisonniers étaient alignés sur la place du marché et les employeurs éventuels les regardaient, choisissant parmi eux, tâtaient leurs muscles. Les prisonniers choisis ou ceux qui devaient travailler au camp travaillaient nu-pieds, ou au mieux dans des sabots, pour empêcher des évasions.

Quoique cela paraisse incroyable et désespéré, beaucoup essayèrent de s'échapper, sans grand succès. La population française ne sympathisait pas avec les prisonniers. Mais il était raisonnable de fuir vers la zone américaine car les évadés étaient toujours rapatriés dans leurs foyers. Les Américains tenaient même des rapports officiels sur le traitement des Français. Les Français punissaient durement les évadés repris (parfois même de peine de mort) en dépit de la prohibition expresse de la convention de Genève.

L'opinion prévalait dans les camps, que le traitement brutal des Français était motivé par leur espoir de recruter des jeunes prisonniers pour la Légion étrangère. Il est de fait que les recruteurs de la Légion intervinrent plusieurs fois dans les camps et essayèrent de leurrer les jeunes gens par des promesses attrayantes. La tentation était grande, en particulier pendant les premiers mois de la captivité, la "période de famine". Plusieurs de nos camarades hongrois firent ce choix pour des raisons diverses. Certains ne souhaitaient pas retourner chez eux pour des raisons d'affaires louches, d'autres étaient attirés par l'aventure, mais la plupart voulaient sortir de l’atmosphère déprimante des camps. Ceux qui signaient étaient transférés dans une base de la Légion.. Tôt ou tard beaucoup revenaient, jugés inaptes au service ou effrayés par les conditions de vie difficiles des légionnaires. Les nombres diffèrent sur les Hongrois qui auraient rejoint la Légion ou combien d'entre eux perdirent la vie en Indochine et en Algérie. Selon les calculs soigneusement vérifiés de Tamas Stark, quelque 20.000 Hongrois auraient servi dans la Légion Etrangère.

En septembre 1945 le général Eisenhower arrêta le transfert des prisonniers au Français. Il le fit dès qu’il fut mis au courant des illégalités qui se produisaient dans les camps français. La presse internationale commençait à en parler ; la Croix Rouge elle-même intervint avec plus de vigueur. Des équipes médicales internationales se rendirent dans les camps et séparèrent ceux qui étaient devenus trop faibles pour travailler. La plupart d’entre eux furent remis aux Américains et placés dans des camps de réhabilitation. À partir de ce moment il se produisit également une amélioration dans les camps français et on put finalement discuter du rapatriement des prisonniers hongrois.

Le consul hongrois à Paris, Vilmos Erodi-Harrach, déclara dans son rapport de novembre 1945 qu’en dépit du fait que le gouvernement français ne veuille pas s’occuper du rapatriement des Hongrois, il souhaite soulager leur sort en créant des camps spéciaux pour les prisonniers hongrois, en leur offrant des possibilités d'emploi, et en transférant les prisonniers malades dans des hôpitaux.

Le 9 mars 1946, le général Buisson informa la délégation hongroise de la Croix rouge internationale que le gouvernement français avait décidé de libérer les prisonniers hongrois. Ceci dès qu’il serait possible de les transporter à travers la zone américaine.

Au-delà des lourdeurs bureaucratiques, les prisonniers recevaient une aide plus rapide et plus efficace de la société qui les entourait. Elle leur était donnée, tout d'abord, par les Français qui s'étaient enfuis en Hongrie, les évadés, ainsi que par les pasteurs des missions hongroises de Paris. Ces derniers sauvèrent environ 160 cadets du camp de Dieppe, où ils étaient constamment soumis aux avances homosexuelles de leurs gardes arabes. Ils furent placés dans des familles françaises jusqu'à ce que les détails de leur rapatriement aient été établis. La Croix Rouge libéra 42 cadets d'Andernach en août 1945 et les plaça, également, dans des familles françaises.

Frère Albert, un moine de l’ordre des maristes, et Jean Cottin, un lieutenant évadé, munis des recommandations du Général Buisson, visitèrent les camps, aidèrent et firent parvenir des messages aux familles des prisonniers. Le chef de la mission hongroise de Croix rouge à Toulouse réussit à faire libérer cinq prisonniers qui languissaient dans les donjons de la forteresse et qui avaient été condamnés sur des accusations factices.

Il y eut des Français qui, à leur manière, essayèrent et parvinrent à aider des prisonniers. Mme Christiane Desroches-Noblecourt, professeur d'égyptologie à la Sorbonne, intervint pour obtenir un traitement spécial pour un collègue hongrois et trois de ses compatriotes détenus au camp de Poitiers. Dans la bourgade de Petitville, au Calvados, un professeur et un employé de l'hôtel de ville s'unirent pour aider cinq prisonniers hongrois. A Saint-Jean-d'Angély le hasard fit qu’un ancien réfugié en Hongrie se trouva de garde. Dès qu'il découvrit qu’il y avait des Hongrois parmi les prisonniers, il s’arrangea pour qu’ils reçoivent 3 dl de lait par jour pour améliorer leur nutrition. Un fermier français, retournant de son verger en soirée, jetait une poignée de prunes au-dessus des barbelés.

D’innombrables petits incidents semblables apparaissent dans les journaux intimes et les journaux. Ils semblent insignifiants, et pourtant, à cette époque et dans les conditions précitées, ils pourraient sauver une vie. Ils prouvent aussi que dans les camps et à leurs alentours, la cruauté n'a pas régné inconditionnellement.

Le rapatriement des prisonniers hongrois commença enfin en mars 1946 et finit à la fin de 1947. À partir de moment les prisonniers n’apparaissent plus que sporadiquement dans les camps de sélection.

Ceux qui ne revinrent pas

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La deuxième guerre mondiale a eu des conséquences inconnues jusqu’alors. Certaines se ressentent encore dans la société.

L’une d’entre elle est le fait les pertes civiles des pays belligérants ont été plus élevées que leurs pertes militaires. Il est étrange qu'un décompte précis de ces pertes civiles n’aient pas encore été établi et que nous n’ayons toujours que des estimations. Ces estimations, une fois confirmées, peuvent aider à établir des statistiques mais ne sont guère satisfaisantes pour les familles qui ne savent pas où reposent leurs chers disparus.

Dans le cas de la Hongrie, un phénomène nouveau est que la plupart des morts militaires et civils sont enterrés à l’extérieur des frontières de l'état et que pour beaucoup d’entre eux l'endroit de leur sépulture est inconnu.

La captivité des prisonniers hongrois en France n’a duré qu'une courte période, d’un an à un an et demi. Mais bon nombre d'entre eux périrent durant cette période en raison des combats, des bombardements, des épidémies provoquées par les conditions primitives des camps, par des soins médicaux sporadiques, et par des tragédies personnelles (assassinats ou suicides). Les morts étaient enterrés provisoirement dans des tombes creusées aux alentours du camp, tombes parfois marquées, parfois anonymes.

Dans les années 50, sur la base d'un accord avec la France, l'Association populaire allemande pour l’entretien des tombes militaires, créée en 1919, rechercha les tombes et les lieux d’ensevelissement, ouvrirent les tombes, identifièrent les restes et veillèrent à ce qu’ils fussent ré enterrés dans les cimetières militaires du nord de la France ou en Allemagne, sans souci de la nationalité des défunts. Ils organisèrent en même temps la tenue d'archives et d’un service d'information. C'est ainsi que les restes dispersés des hongrois se retrouvèrent dans ces cimetières militaires magnifiquement planifiés et maintenus. Malheureusement, 10 ans après la fin de la guerre et la libération des prisonniers, il n'était toujours pas possible de retrouver chaque tombe et d'identifier tous les restes. Par conséquent, nous n’avons pu trouver que les listes partielles sur les registres des cimetières quant aux prisonniers morts en France. Nous pensons que beaucoup ont été enterrés dans les fosses communes de façon anonyme.

On peut à juste titre se poser la question de savoir combien d'hommes ont perdu leurs vies en captivité française. Comme nous l’avons vu plus tôt, la réponse n’est pas facile car la plupart des calculs se basent en fait sur des approximations. Dans son livre "Never again war…", le Dr Papp Tibor écrit : "nous n’avons aucun compte exact de leur nombre. Selon quelques évaluations, ils se compteraient dans les dix mille." (ces chiffres s'appliquent à tous les prisonniers de guerre en captivité occidentale.)

Le point de départ d’une estimation raisonnée du nombre de prisonniers morts en France pourrait être les données rassemblées par l'association populaire allemande pour l’entretien des tombes militaires sur les soldats hongrois enterrés en France. L'organisation a déclaré qu'elle n'a pas pu avoir une liste complète dans la mesure où lors de leur travail de recherche des tombes et d’exhumation-réenterrement des morts, elle était incapable de localiser chaque tombe et d’identifier chaque corps. Le fait que pendant les dernières étapes de la guerre plusieurs unités hongroises étaient sous commandement allemand, et avaient reçu des numéros d'identification allemands complique les faits. Il y avait aussi des camps de prisonniers de guerre sous surveillance française en Allemagne et ceux qui moururent dans ces camps furent enterrés dans des cimetières allemands.

Les Français eux-mêmes ne sont pas certains des taux de mortalité. L'Administration des prisonniers de guerre donne un taux de mortalité de 2,4%. Les chercheurs allemands ont des doutes sur ce nombre et le comparent au taux de la mortalité de 3,5% du camp de Rheinwiesen. Pour résoudre sur le papier ces contradictions, les Français ont inventé la nouvelle catégorie statistique de "perdus pour raisons diverses".

N'oublions pas qu’en automne 1945 les Américains prirent en charge plusieurs milliers de prisonniers affaiblis et malades, dont une partie ne put être sauvée. Leur mort (en captivité américaine) améliora les statistiques françaises. Pour compliquer un peu plus la chose, les Français déclarèrent qu'ils n'étaient pas responsables de la mort des prisonniers qui lors de leur capture étaient déjà malades ou blessés.

En Hongrie elle-même, seuls subsistent les souvenirs des prisonniers mais ils ne sont pas très fiables, car la plupart se rappellent seulement qu’il y avait beaucoup de décès". Les pertes hongroises ne furent pas notées séparément par les Français ou les Allemands. Le seul fait concret que nous ayons est la déclaration de certains cadets d'artillerie de Hajmasker qui indiquèrent que d’avril à octobre 70 cadets sur 790 périrent.

En conséquence, les évaluations les plus conservatrices nous donneront un chiffre d’un minimum de 1.800 morts, soit un taux de mortalité de 3%. Si nous comparons ces chiffres avec un taux de mortalité temps de paix qui se situe à 1/1000 pour cette catégorie d'âge, on saisira facilement la sévérité de nos pertes.

D’après l'Association populaire allemande pour l’entretien des tombes militaires, il y aurait environ 400 soldats hongrois enregistrés et enterrés dans les cimetières énumérés à l'annexe.

Pendant des décennies après la fin de la guerre nous n'avons eu aucun moyen de commémorer le souvenir de nos compatriotes morts à la guerre. Maintenant, grâce à l'Association populaire allemande d’entretien des tombes militaires, nous avons les listes des morts et les noms des cimetières. Le 10 octobre 1992, à Niederbronn-les-Bains, l'association des anciens combattants a érigé dans le grand hall du cimetière militaire une stèle commémorative qui honore tous les soldats morts en captivité française.

Depuis le 26 mai 1992, dans le cimetière des héros de Miskolc se trouve un mémorial pour tous ceux qui sont morts en captivité orientale ou occidentale. Il y a toujours des fleurs fraîches au pied de ce mémorial, démontrant le respect et la dévotion de ceux qui ne peuvent aller se recueillir sur la tombe réelle de leurs disparus. Et ici ils prient pour ceux qui ne sont jamais revenus...

Bibliographie

Bacque, James: Der Geplante Tod (Planned Death); Ullstein, 1989
Bajomi Lazar, Endre: Francia Menekultek Magyarorszagon (French
Refugees in Hungary
) Budapest, 1980
Karoly. Istvan: Francia Hadifogoly voltam (I was a Frenchprisoner-of-war), Muskolc, 1998
Dr Papp, Tibor: Soha Tobbe Haborut! (Never Again War!),Budapest, 1999
Tarczai, Bela: Magyarok a Nyugati Hadifogoly Taborokban
(Hungarians in Western Prisoner-of-War Camps)
, Budapest, 1992 : Piros volt a Parolim (I wore Red on my Collar), Miskolc,1993

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Ed:10/12/2005