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MA CAPTIVITE (Témoignage)
"
Écrit sans haine, ni rancune. On peut tout pardonner, mais pas tout oublier."

Ed:19/04/05

Témoignage d'un jeune prisonnier allemand de 20 ans, capturé par les Russes puis par les Américains. Il survit dans les camps surpeuplés de la rive gauche du Rhin.( Au moment de sa capture, il pesait 70 kg. Quand il est arrive en France, il ne pèse plus que 38 kg). Transféré à Dijon, il tente une évasion. Repris, il subit des mauvais traitements de la part de ses gardes avant d'être mis au cachot. A la fin de sa captivité, il choisit le statut de travailleur libre. Quelques années plus tard, il crée une famille et s'installe définitivement en France.

 

SOMMAIRE

L'encerclement des troupes russes etoil6.gif (599 octets) Transfert à Dijon et l'accueil de la population etoil6.gif (599 octets)
Prisonniers des Russes etoil6.gif (599 octets) Transfert à Nevers puis Clamecy etoil6.gif (599 octets)
Prisonniers des Américains etoil6.gif (599 octets) Tentative d'évasion etoil6.gif (599 octets)
Le camp d'Helfta etoil6.gif (599 octets) Le cachot et les mauvais traitements etoil6.gif (599 octets)
Bad-Kreuznach etoil6.gif (599 octets) Travailleur libre etoil6.gif (599 octets)
Le camp de Limburg sous administration française etoil6.gif (599 octets)    

 

L'encerclement des troupes russes

Le mardi 8 mai 1945 à 0 heure, la guerre est officiellement terminée. Deux jours plus tôt, nous avons reçu l’ordre de ne pas nous rendre aux troupes soviétiques qui nous entourent, (ordre du maréchal Schorner ) mais de descendre en direction de Prague, où la plupart des divisions SS résistent encore. Faisant partie comme radios de l’état-major d’une division blindée, nous avons pu capter tous les messages allemands et russes nous concernant. Nous sommes cantonnés dans un petit village de Bohême au fond d’une vallée non loin de Téplitz. Le grondement des blindés russes, qui essaient nous encercler sur les hauteurs environnantes, se rapproche d’heure en heure. Privé de nos officiers, en fuite depuis deux jours, nous ne savons quelle décision prendre pour échapper à l’anéantissement total ou la captivité, ce qui pour nous signifie la même chose. Obéir aux ordres du Maréchal et descendre vers Prague est totalement exclu, étant donné que la guerre est terminée.

De surcroît, nous nous trouvons dans un pays qui ne nourrit pas de bons sentiments à notre égard (cela se comprend) et les quelques Allemands, de la région, des " Sudètes" probablement ont fuit depuis longtemps devant l’avance des troupes russes en direction de l’Allemagne. Après avoir médité une partie de la nuit, notre petit groupe— nous sommes cinq— prend la décision de détruire la voiture radio et d'essayer de traverser les lignes ennemies à la faveur de la nuit. Nous récupérons quelques vivres, munitions et armes légères dans notre véhicule, et après destruction de ce dernier, nous nous mettons en route, évitant d’éveiller l’attention des sentinelles allemandes postées autour du village. Tout soldat sortant était considéré comme déserteur et fusillé immédiatement, tels étaient les ordres du Maréchal Schorner. Comme nous ne pouvons pas utiliser la route, trop exposée aux vues des sentinelles allemandes et des Russes qui étaient proches, nous avançons en file indienne dans un petit ruisseau, ayant l’eau jusqu’aux genoux seulement. Après avoir parcouru quelques centaines de mètres, nous apercevons deux silhouettes blotties sous un petit pont de pierre. Ce sont des jeunes filles allemandes, auxiliaires de l’armée. Terrorisées par la présence des soviétiques et connaissant le sort qui les attend, une fois prises, elles nous supplient de les emmener avec nous, sinon elles se suicideraient. Nous voilà bien embarrassés. Pour notre sécurité et la réussite de notre évasion, nous devrions les abandonner, étant donné qu’il s’agit d’éléments féminins non entraînés à ce genre d’exercice, mais sachant leur sort, si elles tombent aux mains des Russes, nous décidons d’un commun accord de les emmener avec nous en les prévenant qu’au moindre cri de leur part, nous les laisserions. Au fur et à mesure que nous avançons dans le ruisseau, nous entendons de plus en plus nettement les sentinelles russes sur les collines, la vallée devenant de plus en plus étroite. Ils chantent, dansent, boivent certainement beaucoup et tirent de toutes leurs armes au hasard dans toutes les directions. C’est la victoire pour eux et pris de boisson, ils n’exercent qu’une surveillance relative, ce qui nous permet d’avancer rapidement et presque sans danger .

Par contre, les quelques éléments allemands, qui essaient de s'échapper par la route, sont pris sous un feu nourri et décimés sur place. Comme notre ruisseau n’est pas très loin de la route, nous avons droit, de temps en temps à quelques arrosages d’armes ennemies. Au petit matin nous avons progressé au moins de cinq km et sommes pratiquement sorti de l’encerclement russe. Nous gagnons immédiatement les hauteurs dans la forêt pour nous cacher. Épuisés par cette fuite, nous nous endormons tous aussitôt pour nous réveiller tard dans la soirée.

Avec les vivres que nous avions emmenés avec nous, les filles essaient de nous faire un repas et ce n’est pas mal réussi, vu les circonstances. A la tombée de la nuit, nous descendons vers un petit village pour nous procurer de l’eau et d’autres vivres. Ne voyant aucun soldat russe et n’entendant aucun bruit, nous entrons prudemment dans la première maison rencontrée. Le village semble désert, sans doute habité auparavant par des "Sudètes". A peine installé dans cette maison, un civil tchèque fait irruption en braquant sur nous un fusil de chasse. Dans un parfait allemand il nous intime l’ordre de le suivre en nous expliquant que la guerre est terminée et que la captivité nous attend. Voyant que nous sommes toujours armés, il se fait menaçant et dirige le canon de son fusil contre notre chauffeur. A ce moment précis, deux de nos camarades, restés à l’extérieur et ayant vu la scène par la fenêtre, se précipitent par surprise à travers la porte, se jettent sur notre tchèque et le désarment. Le pauvre civil, sentant sa fin proche sans doute, se met à genoux, se lamente, nous supplie de lui laisser la vie, ayant femme et enfants. Nous l’enfermons dans la cave, prenons encore quelques provisions et quittons rapidement le village pour regagner à nouveau les collines boisées, qui nous offrent pour le moment une protection suffisante.

Durant deux jours et deux nuits, nous nous cachons et observons à la jumelle les mouvements dans la vallée. Les tirs ont cessé et nous voyons défiler sur la route de grandes colonnes blindées russes se diriger vers le sud en direction de Prague sans doute. Sur les routes secondaires remontent par milliers vers le nord des éléments de l’armée allemande, drapeaux blancs en tête, seuls et non escortés par les Russes, comme nous pourrions le croire. Nous ne comprenons plus rien. Cela n’est peut-être pas la captivité, comme Göbbels nous l’avait toujours prédit ? Après tout, la guerre est terminée et plus personne n’a intérêt à nous faire prisonnier. C’est le retour au foyer ?

Un peu rassuré, nous descendons de notre cachette et nous nous joignons à nos camarades sur la route, après avoir enlevé nos ceinturons et caché nos pistolets dans nos poches, car nous restons malgré tout méfiants, on ne sait jamais.

Les deux filles se déguisent tant bien que mal en soldats pour passer inaperçues, ce qui leur réussit pas mal. Nous croisons des colonnes motorisées russes, des blindés chargés de soldats en armes, mais personne ne fait attention à nous. Au fur et à mesure que nous progressons sur cette route, d’autres éléments se joignent à nous et nous formons vite une colonne de plusieurs milliers de personnes. Il y a aussi des civils parmi nous et des femmes.

Prisonnier des Russesup2-v.gif (136 octets)

Brusquement, dans un village que nous traversons, des soldats russes, armés de mitraillettes, nous entourent à grands cris et nous font entrer dans la cour d’une école, entourée d’un petit mur. Ah ! Cette liberté, c'était était trop beau. Nous avons peur. Les soldats montent sur les murets, braquent leurs armes sur nous et un commissaire, parlant allemand, s’adresse à nous en ces termes :

"Soldats allemands, vous êtes tous des criminels de guerre et vous avez le choix, d’être fusillé immédiatement ou d'être déporté en Sibérie".

Nous sentons notre dernière heure arrivée et les scènes de désespoir sont pénibles à voir. Tout le monde a peur. Cela dure environ dix bonnes minutes, au bout desquelles plus aucun Russe n’est visible sur les murets. Le commissaire se tient les côtes en riant et nous explique que cela était la propagande de Göbbels, mais que les Russes n’étaient pas si méchants que cela. Sur un geste, il fait avancer un. grand camion et deux de ses soldats déchargent de grandes corbeilles de vivres, tabac, boissons etc...

Chacun reçoit au moins pour huit jours de provisions.

Nous sommes tous stupéfaits et ne comprenons toujours rien. Le commissaire nous fait savoir qu’il est obligé de nous garder quelques jours pour qu'on encombre pas les routes afin de permettre aux troupes soviétiques de descendre plus rapidement vers Prague où des éléments SS opposent encore une résistance farouche et refusent de se rendre, malgré le cessez-le-feu annoncé. On nous enferme par petits groupes dans les granges du pays sous la surveillance d'une une sentinelle. C’est une captivité très douce. Nous pouvons circuler librement dans la cour le jour, nous avons suffisamment de vivres et les gardes sont très gentils avec nous. Pendant plusieurs jours et plusieurs nuits nous entendons le bruit des colonnes russes. D’autres provisions nous sont à nouveau distribuées et un bon retour dans nos foyers nous est souhaité. Nous sommes à nouveau libres et partons par petits groupes dans des directions différentes. Les deux filles, qui sont toujours avec nous, décident de tenter seules leurs chances. Elles nous quittent et partent en direction de l’Autriche. Notre petit groupe, nous sommes toujours cinq, se dirige vers le nord en direction de Chenmitz.

Nous trouvons des soldats russes partout en cantonnement qui chantent et boivent beaucoup. Ils nous invitent souvent pour trinquer avec eux, et ivres, gesticulent leurs armes devant nous, le cran de sûreté enlevé et le doigt sur la gâchette. Ils tirent souvent en l’air, et de temps en temps nous alignent contre un mur, forment un peloton d’exécution et tirent des rafales au-dessus de nos têtes. Cela les fait rire. Nos nerfs sont mis à rude épreuve et nous avons très peur, mais cela les amuse énormément. Nous nous sommes discrètement débarrassés de nos armes, heureusement d’ailleurs, car à plusieurs reprises, les soldats nous fouillent pour chercher des montres, bijoux etc... Lorsqu’ils deviennent trop menaçants, nous appelons un officier ou un commissaire et tout rentre dans l’ordre immédiatement. Par des civils nous avons entendu dire que les miliciens tchèques fusillaient absolument tous ceux qui n’avaient pas de papiers militaires, estimant qu’ils pourraient appartenir aux SS. Lors d’une traversée d’un petit village, un groupe de soldats russes et miliciens tchèques nous arrête, nous fouille et emmène notre chauffeur dans une maison occupée par d’autres soldats. Nous nous cachons à proximité et attendons le retour de notre camarade, mais après plus de deux heures d’attente, il n'est toujours pas relâché. Des camions arrivent, chargés de soldats allemands prisonniers, escortés par des Russes et Tchèques. Ils stoppent devant la maison, où est enfermé notre camarade. Nous le voyons sortir avec d’autres prisonniers, les mains attachées derrière le dos et poussé vers l’un des camions, qui démarre en direction de la forêt. Nous n’avons plus jamais revu notre camarade . Un crépitement de mitrailleuses dans le lointain nous laisse croire que l’on fusille quelque part, mais nous n’osons pas nous en approcher. Continuant notre route, nous arrivons bientôt à la frontière de l’Allemagne et les miliciens tchèques ne peuvent plus rien contre nous, obligés de retourner dans leur pays. Ce coin de notre pays est occupé partout par des troupes soviétiques et les scènes de pillage, d’incendie, de viols et de fusillades sont fréquentes. Relativement peu inquiétés, nous progressons lentement et arrivons ainsi a Chemnitz, ville détruite en partie. Dans les faubourgs, nous apercevons un attroupement de civils allemands et quelques soldats russes dans un petit jardin, devant une maison détruite. Trois soldats soviétiques creusent une fosse sous la menace des armes, que leurs camarades braquent sur eux. Un commissaire explique en allemand que ces soldats ont, malgré l’ordre donné par Staline, violé des femmes allemandes et vont être, à titre d’exemple, fusillés sur le champ dans ce jardin. En effet, une fois la fosse terminée, il les fait agenouiller au bord de celle-ci et leur tire un coup de pistolet dans la nuque, ce qui les fait basculer en avant dans la fosse. Ensuite, d’autres soldats bouchent rapidement le trou et tout le monde se disperse rapidement. Des femmes allemandes nous supplient de venir avec elles dans leurs maisons en nous promettant des vivres et cigarettes et même de l’argent. Nous comprenons très vite leurs intentions, quand elles nous expliquent que les Russes ne font souvent rien aux femmes, lorsqu’elles sont accompagnées par leurs époux, et c’est pour ces derniers qu'elles veulent nous faire passer aux yeux des occupants. Nous acceptons, et après une nuit passée dans cette ville, réveillés souvent par des rafales d’armes automatiques, nous nous remettons en route le lendemain, au grand désespoir de ces femmes, mais nous voulons rentrer chez nous le plus rapidement possible, et nous craignons toujours les Russes malgré tout. L’occupation se fait moins dense au fur et à mesure que nous approchons des troupes américaines. Quand enfin nous atteignons le premier village occupé par ces derniers, nous nous sentons soulagés et pensons rentrer bientôt dans nos foyers.

 Prisonniers des Américainsup2-v.gif (136 octets)prisonniers allemands capturés par les Américains

Les premiers Américains que nous croisons nous paraissent très flegmatiques, mâchant leur chewing-gum et ne s’occupant nullement de nous. Nous nous ravitaillons tant bien que mal et essayons d’atteindre la ville d'Halle ce qui nous permettrait de prendre un train en direction du nord. En longeant un talus de chemin de fer nous sommes dans une colonne d’environ cinq à six cents. Une jeep montée sur rails nous rejoint bientôt, s’arrête, et des soldats américains, armes à la main, nous crient en allemand de lever les mains en l’air, nous encadrent et nous emmènent dans un petit village, pour nous enfermer dans la cour d’un grand bâtiment, peut-être une école ? Une heure plus tard, nous montons dans plusieurs camions. Des camarades parlant anglais ont cru comprendre que nous allons être enfermés dans un camp de rapatriement. En traversant les villages, les civils nous font signe de la main en pleurant et essaient de nous jeter des paquets de gâteaux, pains, cigarettes etc...

Le voyage se termine dans la soirée, aux abords d’un immense camp de prisonniers, entouré de barbelés, de miradors et éclairé par de grands projecteurs. On nous pousse à l’intérieur à coups de crosse en hurlant que nous sommes tous des criminels de guerre et que nous allons payer très cher pour nos crimes. Cette fois-ci, nous avons le sentiment d’être des vrais prisonniers de guerre et un sentiment de désespoir nous envahit tous, lorsque nous voyons autour de nous des camarades amaigris par la faim. Ils nous expliquent qu’ils sont là depuis trois semaines et beaucoup d’entre eux sont déjà morts de faim ou de maladie. C’est à partir de ce moment que commence pour moi la vraie captivité, nous sommes fin mai 1945.

Le camp d'Helfta up2-v.gif (136 octets)

Tel est le nom de ce camp qui est situé pas loin de Halle. Quand on dit camp, il s’agit simplement d’un grand champ entouré de barbelés. Beaucoup l’ont appelé camp de la mort, et le mot n’est pas exagéré, lorsque l’on a connu l’existence de ce camp.

Nous sommes si nombreux — environ 60.000 — que nous avons tout juste assez de place pour nous allonger par terre, sans couverture, ni tente. Il fait très chaud la journée, mais les nuits sont fraîches et nous avons froid. Il n’ y a pas d’eau et pour nourriture nous recevons une boite de corned beef de quatre cent grammes pour deux et rien d’autre. Pour distribuer ces boîtes, les Américains nous font sortir du camp par une petite porte, ce qui dure environ quatre heures. Nous sortons deux par deux, et chaque prisonnier reçoit un coup de bâton sur le dos ou la tête. On nous distribue cette boîte pour deux, que nous n’avons pas droit de manger en dehors du camp. Après cela, des camions entrent par une grande porte à l’intérieur, et on charge les morts et les mourants par dizaines et centaines chaque fois. Une fois les camions sortis, même procédé que pour sortir, la rentrée par la petite porte et un nouveau coup de bâton à chacun. Cette rentrée dure aussi quatre heures environ, et c’est seulement à l’intérieur que nous nous partageons la boîte et essayons de dormir un peu, la nuit venue, pour garder nos forces. De temps en temps, un camion-citerne nous distribue une mesure d’eau— un verre environ— mais nous n’avons toujours rien pour nous laver. Le nombre de morts augmente à un tel rythme que le commandant du camp décide de le fermer et de nous transférer ailleurs. Nous sommes chargés sur des camions par groupe de quatre—vingt —si serrés que nous ne pouvons pas tomber, ni remuer — et un autre voyage commence. 

Bad-Kreuznachup2-v.gif (136 octets)

La première nuit on nous enferme dans un silo vide. Comme nourriture nous recevons une pomme de terre crue, un biscuit, une douzaine de raisins secs et un verre d’eau. Le lendemain nous reprenons la route en direction de l’Ouest, laissant encore derrière nous quelques mourants et morts. Les 60.000, ou ce qu’il en reste du camp d'Helfta, sont repartis dans différents camps dans toutes les directions. Dans la soirée, nous arrivons dans une petite ville et les Américains nous enferment dans une caserne désaffectée. Enfin, nous avons un toit et sommes à l’abri du soleil, qui devient de plus en plus chaud. Le ravitaillement s’améliore un peu, nous recevons maintenant un pain pour trente personnes, deux biscuits, un chewing-gum, cent grammes de fruits secs et un demi-litre d’eau. Cela ne fait toujours pas beaucoup, mais le nombre de morts ou malades diminuent. Un jour, nous voyons une grande agitation chez nos gardiens et constatons des préparatifs de départ.

Il paraît que la province où nous sommes —la Thuringe—doit être cédée aux troupes soviétiques, qui d’ailleurs ne sont pas très loin. Les Américains, partent à la hâte, nous laissent seul dans ce camp et nous abandonnent aux Russes. Personne n’ose sortir du camp, attendant la suite des événements. A peine le dernier camion sorti, nous nous ruons tous vers le bâtiment de vivres, défonçons les portes et pillons absolument tout. Il ne reste pas grand chose, quelques sacs de flocons d’avoine, des fruits secs et des pommes de terre séchées. Nous remplissons nos gamelles, nos sacs, nos poches, enfin tout ce qui peut contenir de la nourriture. Plusieurs de nos camarades mangent à pleines mains les flocons d’avoine et ne peuvent plus s’arrêter. Au moment où nous nous apprêtons à sortir en ville, les Américains reviennent pour nous conduire à la gare, où ils nous embarquent dans un train de marchandise. Ce dernier démarre aussitôt en direction de l’Ouest. Ce voyage est un vrai cauchemar. Si serré que nous ne pouvons nous asseoir, nous restons debout, ce qui permet à ceux qui sont malades, de s’asseoir. Les camarades ayant mangés trop de flocons d’avoine et ayant bu pas mal d’eau, ne tardent pas à tomber malades. Ils se tordent de douleurs, hurlent, et plusieurs meurent dans des souffrances atroces par l’éclatement de l’estomac.

Nous roulons ainsi six jours. Le train ne s’arrête pas et nous sommes obligés de faire nos besoins dans des boîtes de conserves ou nos gamelles, et lorsque celles—ci sont pleines, nous nous soulageons simplement sur le plancher, ne pouvant faire autrement. L’air est si vicié et nauséabond que nous sommes pris de vomissements, ce qui ajoute encore à l’odeur régnante une atmosphère presque irrespirable. Les morts aussi commencent à sentir, car il fait très chaud dans ce wagon surchargé. C’est la chose la plus horrible que je n’ai jamais vu et vécu. Enfin, le train s’arrête et nous arrivons à Bad-Kreuznach, où nous sommes dirigés sur un grand camp de triage. Il y en a plusieurs dans la région. Nous trouvons les mêmes conditions de vie qu’à Helfta ; couchés à même la terre avec très peu de place, sans couverture ni rien, mais la distribution de " nourriture "se fait à l’intérieur du camp, et nous ne recevons plus les coups de bâtons. Parqués dans de petits enclos de barbelés par deux ou trois cents, avec un responsable par groupe. Les interrogations commencent. Partout on recherche des SS, les gens de la Gestapo, Police etc... Car, il faut dire que tout est mélangé ici des militaires, des gamins de la jeunesse hitlérienne, des vieillards, des femmes, des policiers en uniforme et même de jeunes enfants de 13-14 ans. Le tri se fait par appartenance à l’armée, par âge, par profession des fois et par état de santé. Très peu de nourriture, juste assez pour ne pas mourir de faim. Nous comprenons maintenant pleinement le sens du mot " VENGEANCE ", car ce n’est pas autre chose, la guerre étant terminée et les Américains ayant assez de nourriture pour nous nourrir convenablement. N0us n’aurions pas pu tenir très longtemps a ce régime là. Les semaines et les mois passent ainsi lentement - juin-juillet-août..

 Le camp de Limburg sous administration françaiseup2-v.gif (136 octets)

Au début de septembre, les Américains décident de nous livrer aux Français et nous conduisent à Limburg, où nous serons enfermés dans des baraquements en dehors de la ville. C’est à partir de ce moment que nous mangeons pour la première fois depuis mai une soupe chaude et que nous pouvons nous laver sous les douches installées dans ce camp.

Il était temps, car nous étions dans une saleté repoussante, pleine de vermine malgré la poudre DTT que les Américains nous distribuaient. Il est vrai que dans la soupe, à part beaucoup d’eau, il n'y avait pas grand chose, mais cela faisait du bien de sentir quelque chose de chaud descendre dans l’estomac. Et au bout de quelques, jours nous découvrons même de minuscules morceaux de viande au fond de notre gamelle. Du pain aussi est distribué et un peu de chicorée le matin. Le commandant du camp est très humain et fait son maximum pour améliorer notre sort, mais ses moyens sont très limités. Les gardes français sont assez gentils avec nous et nous donnent de temps en temps des cigarettes. Nous passons trois semaines dans ce camp, et après le vingt septembre, on nous embarque dans un train de marchandises avec des petites provisions pour trois jours.

 Transfert à Dijon et l'accueil de la population(dépôt n° 80)up2-v.gif (136 octets)

C’est le vingt-trois septembre 1945 que nous arrivons à Dijon en gare de Porte-Neuve. Cette fois, nous n’en avons plus d’espoir de rentrer chez nous avant des années. L’Accueil à Dijon est très pénible. Ce sont de très jeunes soldats qui nous alignent dans la rue à coup de crosse par colonnes de cinq. Ils sont si agressifs et haineux que plusieurs personnes âgées, passant sur les trottoirs, sont indignées, mais reçoivent comme réponse qu’un rire méchant. Je choisis la ligne du milieu égoïstement pour ne pas être exposé à l’extérieur et je ne le regrette pas, car on nous fait traverser la ville par la rue de Liberté, où nous recevons des coups des passants et des bouteille.s de bières sont jetées sur nous par la porte des cafés. Plusieurs de nos camarades sont blessés, tombent et sont piétinés par la foule hurlante, des hommes, des femmes et même des enfants. Nous arrivons péniblement en haut de l’avenue Victor Hugo, où il y a une tente occupée par des M.P. américains, qui nous prennent en charge pour nous conduire au fort d’Hauteville. Les malades et blessés sont chargés sur un camion. Il nous faut presque deux heures pour arriver à ce nouveau camp, où il y a déjà environ trois mille prisonniers entassés à l’intérieur. On nous parque à l’extérieur dans un enclos, nous passons tous sous la tondeuse et recevons de la poudre de DTT et un — artiste— peintre " nous barbouille sur les genoux des pantalons et sur le dos de notre veste et sur le devant de celle—ci des lettres blanches " P.G. " (prisonnier de guerre ). Nous nous reconnaissons à peine sans nos cheveux, car personne n'est allé chez le coiffeur depuis mai ou même avant — et pour cause —et nous ressemblions plutôt aux hommes préhistoriques avec nos longs cheveux et nos barbes. Pendant deux ou trois jours, nous reconstruisons un petit mur de pierres sèches vers la route nationale, distante de quelques centaines de mètres.

 Transfert à Nevers (dépôt n° 83) puis Clamecy. Les premiers commandosup2-v.gif (136 octets)

Très affaiblies, nous sommes naturellement tous volontaires pour travailler dans un commando ou chez un cultivateur et nous partons bientôt en direction de la Nièvre, où on nous enferme à nouveau dans une ancienne usine Thomson à Nevers même. Il s’agit d’un camp de transit, où nous restons quelques jours. C’est ici, en nous privant de nourriture au maximum, que les Français recrutaient des volontaires pour la Légion Étrangère en promettant de l’argent, la liberté, des vivres à volonté etc... Beaucoup de camarades se sont laissés prendre et j’ai presque envie de me joindre à eux, mais un camarade plus âgé que moi me le déconseille et je reste. Après le départ des "volontaires", on nous transfère dans un petit camp à Clamecy, d’où nous sortons enfin pour travailler dans des commandos de bois. Ayant contracté de l’albumine entre- temps, je suis affecté aux cuisines et je peux, de cette façon, manger un peu plus. Bientôt nous sommes séparés en petits groupes et nous travaillons pour des marchands de bois de la région de Jonchères en coupant du bois dans les forêts. Nous sommes logés dans les communes environnantes, gardés par un civil, armé d’un fusil de chasse. Ce dernier est très gentil avec nous. Nous faisons la cuisine nous-même et mangeons assez bien maintenant.

 Tentative d'évasionup2-v.gif (136 octets)

Parmi notre petit groupe, il y a un camarade de Wilhelmshaven, ville où j’ai habité autrefois, et nous décidons de nous évader le plus vite possible. Nous nous confectionnons des vêtements civils, bérets etc... et nous nous procurons des vivres pour plusieurs jours. Un soir d’octobre, nous partons en direction de l’est avec l’intention de gagner la Suisse, car nous ne savions pas que les Suisses arrêtaient les prisonniers évadés et les reconduisaient la frontière et les remettaient aux mains des Français. Nous marchons la nuit et nous nous reposons le jour en nous cachant dans des fourrés. Tout va bien jusqu’à Pouilly-en-Auxois, où nous traversons prudemment la ville vers minuit. Tout le monde semble dormir, mais sous un porche à l’entrée de la ville, une personne nous demande où nous allons. Nous répondons que nous nous rendons à Dijon pour chercher du travail et continuons d’un pas accéléré. Ce qui ne satisfait pas du tout notre interlocuteur, car il nous intime l’ordre de nous arrêter en appelant au secours d’autres personnes dans la maison. Affolés, nous commençons à courir. Nous avons alors à nos trousses plusieurs personnes, qui tirent même au-dessus de nos têtes. Nous étions tombés sur la gendarmerie du pays. Je me laisse tomber, mais mon camarade essaie de se défendre avec son bâton de marche et frappe un gendarme sur la tête. Nous sommes vite maîtrisés et conduits dans les locaux de la gendarmerie, où nous sommes frappés avec des fouets et des ceinturons jusqu’à ce que mon camarade reste inanimé par terre, ayant reçu beaucoup de coups de pieds sur tout le corps.

Un des gendarmes me montre le portrait du général De Gaulle et me demande de le saluer. Devant mon refus, la fête recommence et tout le monde me tape dessus. Des coups de trique, de ceinturons, de pieds sur la tête, les jambes, le corps. Ils nous auraient tués, si l’un deux, ancien prisonnier en Allemagne, fit arrêter cette bastonnade. Après la vérification de nos identités, ils nous enferment dans un cachot, où nous passons le reste de la nuit. Mon camarade se plaint de douleurs internes et vomit plusieurs fois. J’ai mal partout, mais je suis vivant. Le lendemain matin, nous entendons beaucoup de bruit dehors, surtout des cris de femmes qui nous injurient, car tout le monde est au courant que des Boches ont frappé un gendarme.

On est extrait de notre cachot, et c’est sous les coups des femmes que nous sommes conduits vers le bus qui doit nous emmener vers Dijon.

Le cachotup2-v.gif (136 octets)

Nous sommes menottés comme des malfaiteurs et deux gendarmes nous poussent dans le bus. Nous sommes debout et de temps en temps, quelqu’un nous décoche un coup de pied dans les tibias ou les chevilles et essaie de nous frapper à la tête. Les gendarmes trouvent cela très drôle et ne disent rien. A la descente à Dijon, boulevard Sévigné, on nous bouscule et lorsque l’un de nous tombe, l’autre tombe avec, étant enchaîné avec des menottes. Nous sommes ainsi conduits sous les huées de la foule jusqu’au n° 12 de l’avenue Victor Hugo, où les gendarmes nous remettent entre les mains des militaires. Un officier nous reçoit très aimablement, nous fait asseoir, nous offre des cigarettes, appelle un infirmier pour soigner nos blessures apparentes et nous donne du café. Il nous explique gentiment que tout prisonnier a le droit de s’évader, mais repris, il est punissable et nous allons avoir un mois de cachot au fort d’Hauteville. Une jeep nous conduit au fort, où nous devons rester au garde-à-vous devant le drapeau français jusqu’à minuit environ. Il est trois heures de l’après-midi et le soleil est très chaud. Mon camarade, très affaibli par les coups des gendarmes, ne résiste pas longtemps et s’écroule par terre. Deux sentinelles essaient de le relever en le frappant à coup de pied dans les côtes, mais voyant qu’il s’était évanoui, ils le traînent à l'intérieur du fort. Je n’ai jamais revu mon camarade. Peut-être est-il mort des suites de ses blessures internes ? Il fait nuit maintenant, quand enfin on se décide de me faire entrer aussi à l’intérieur, où je suis conduit directement dans un cachot, aménagé sous l'escalier d'une cave, humide et presque obscur, fermé par une petite porte en bois. Dans le noir, je peux sentir une paillasse, un seau et une gamelle. Je suis si fatigué que je m’endors immédiatement malgré les douleurs relatives aux coups reçus. Le lendemain, j’entends des bruits de pas dans l’escalier, le verrou de la porte est poussé et on me passe une gamelle en me demandant de rendre l’autre. Le garde a pris soin de couper la lumière en sortant, cela est sans doute une punition supplémentaire? Je ne peux me redresser tellement c’est petit. Je ne peux dormir qu’en chien de fusil. J’aperçois un tout petit rayon de lumière qui filtre à travers les planches de la porte. Il se passe ainsi des jours et des jours, que j’arrive à compter en entendant la sonnerie du clairon du matin et du soir. Ne pouvant pas me laver, je sens les poux envahir mon corps. J’ai de terribles démangeaisons, mais ne voyant rien, je ne peux les détruire. Je suis très malheureux et triste, mais je garde confiance et je suis sûr de m’en sortir un jour. Je n’ai quand même pas fait la guerre pendant des années sans une égratignure et passé des mois dans les camps pour crever ici comme une bête. Ce n’est pas possible et pas juste et voila que le miracle arrive. Un jour, j’entends un grand remue-ménage au-dessus de ma tête et j’entends prononcer le mot " Croix Rouge" " demain". Cela me donne de l’espoir d'apprendre que la commission pourrait être dans le fort. Je me mets à hurler de toutes mes forces en criant en français, en allemand et en anglais pendant longtemps. Ce n’est pas possible que personne ne m’entende. Un garde descend à toute allure et me dit de me taire en me menaçant de me fusiller, mais je hurle de plus en plus fort. Il repart et revient avec du renfort, la porte s’ouvre, et pour la première fois depuis des semaines, je vois la lumière qui me fait mal aux yeux. Je sors de mon trou et commence à grimper les marches à quatre pattes, car je ne peux me redresser encore. Les gardes reculent, horrifiés, tellement je suis sale et couvert de poux. Personne n’ose s’approcher de moi. On me conduit hors du camp, et à l’aide d’une lessiveuse, je peux faire bouillir mes vêtements, les gardes ayant allumés un feu. Je me lave également dans un grand baquet et je laisse sécher mes vêtements au soleil. Que cela fait du bien. Après m’être r’habillé, on me reconduit au fort dans une espèce de sous-pente assez propre, éclairée par une lucarne. Il y a déjà plusieurs prisonniers allongés sur des bat-flancs. Ce sont également des " punis pour évasion. Dans la soirée on vient me chercher pour me conduire dans un bureau du camp. Je suis reçu par un officier, qui me bat immédiatement avec une cravache en m’insultant, me traitant de nazi, de boche, de salopard, etc... Je lui dis qu’il est indigne pour un officier de frapper un prisonnier sans défense, mais il me rit au nez, et me répond que les Allemands ont fait pareil ou pire. Je lui réplique alors que les Français sont dans ce cas comme les Allemands et qu’ils n'a pas de leçons de morale à donner. Du coup, il se fâche un peu plus et me jette par terre. Il s'acharne sur moi à coup de bottes dans les côtes, sur la tête et me frappant avec sa cravache sur le dos et la figure. Cette séance dura environ une bonne demi-heure. Ensuite on me reconduit dans ma sous-pente. J’apprends qu’il s’agissait du lieutenant M…., devenu capitaine plus tard. Jamais je n’oublierai cet ignoble individu.

Le jour, je dois creuser des trous dans la cour afin d’y planter des pruniers et j’en ai fait plusieurs jusqu’à la fin de ma peine.

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Transféré ensuite au quartier Bonaparte à Auxonne (Côte d'Or) au dépôt n° 84 qui était un camp de rapatriement situé sur la route de Dôle. Je suis examiné par un médecin major, reconnu apte au travail.

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Bousselange (Eté 1946)

Après quelques mois passés dans ce camp, je suis parti en avril 1946 pour Bousselange, où j’ai travaillé dans une ferme tenue par les A….. Un an après, je repars au fort d’Hauteville et je suis affecté chez un vigneron à Magny-les-Villers, Monsieur Louis Lagnier. Ce sont des gens gentils, contrairement aux A….. Louis était prisonnier en Allemagne et comprend ma situation. Je suis comme le fils de la maison, travaillant dur, mais le patron en fait autant, et nous nous entendons bien Je mange avec eux et nous partageons absolument tout dans la maison. A l’automne 1947, le gouvernement français propose aux prisonniers de travailler librement pendant un an sous contrat et la libération définitive ensuite. J’accepte immédiatement. En prime, nous avons droit à un congé d’un mois voyage pour Noël dans nos familles aux frais du gouvernement avec une obligation de retour. J’en ai profité, pour revoir mes parents après de si longues années.

Finalement je suis libéré officiellement le 23 septembre 1948. C’est ainsi que se termine ma captivité mouvementée. Marié entre-temps et père de famille, je me suis intégré dans la communauté française. Ma demande de naturalisation est acceptée en 1955.

Écrit sans haine, ni rancune. On peut tout pardonner, mais pas tout oublier.

Egon Greisner

15 mars 1962  

 

Précurseurs de l'amitié franco-allemande:

Sur le site de l'office franco allemand de la jeunesse,   Egon Greiner  et sa femme témoignent de  leur rencontre, en 1947? et de leur vie commune.   A lire

 

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