3-LES TEMOINS

Ed:09/05/2011


 

Nos témoins sont au nombre de seize. Dix d'entre eux, arrivés au camp de Thorée à différentes dates, font partie d'un groupe qui fut envoyé le jeudi 26 juillet 1945 dans les mines du nord de la France où il parvint trois jours plus tard, après un voyage effectué dans des wagons à bestiaux. Ces hommes avaient été sélectionnés par une commission médicale française, qui avait réparti les prisonniers en différentes catégories, mineurs, paysans, malades, etc., selon des critères jugés parfois fantaisistes par les intéressés. Il s'agissait de gens jeunes, voire très jeunes - ils étaient le plus souvent nés entre 1924 et 1927 -, qui avaient transité auparavant par les grands camps que les Américains avaient établis en Allemagne : Bad Kreuznach, Heilbronn, Bretzenheim, Dietersheim, etc.. C'est l'un d'entre eux, Hermann Dannecker, qui nous a mis en contact avec ses neuf camarades que nous présenterons après lui, par ordre alphabétique.

Hermann DANNECKER (19 juin 1945-26 juillet 1945 ; Bölingen-Dagersheim)3 était, comme son ami Eugen Idler, l'un des plus jeunes prisonniers de Thorée. Il avait un peu moins de dix-sept ans lorsqu'il fut enrôlé dans le Service du travail du Reich, le Reichsarbeitsdienst, en abrégé le RAD. Créé par la loi du 26 juin 1935, le RAD accueillait en principe les jeunes hommes et femmes âgés de dix-huit à vingt-cinq ans pour une période de six mois minimum. Chaque section portait un uniforme caractéristique. Le travail manuel y tenait une place importante. A partir de 1939, le RAD recentra ses activités en vue des nécessités de la guerre. Les opérations menées à l'Est se révélant très meurtrières, il fallut, notamment après la défaite de Stalingrad, compenser les pertes humaines. Aussi les membres du RAD remplacèrent-ils les soldats de l'armée de l'air dans les batteries de DCA. Hermann Dannecker fut nommé capitaine de l'une d'entre elles. Parmi ses affectations, Salon-de-Provence d'où il surveillait l'aérodrome d'Istres. Il fut fait prisonnier par les Américains à Reute dans le Tyrol autrichien, après avoir été blessé au mollet gauche par un éclat de grenade. Il avait alors dix-huit ans et demi. Il séjourna dans les camps d'Heilbronn et de Mannheim-Feudenheim, avant d'être envoyé à Thorée où il parvint "au bout de trois terribles journées d'un transport effectué dans des wagons à bestiaux parfois dépourvus de toit". Il a écrit : "Aussi bien à Heilbronn qu'à Mannheim, j'ai passé tout mon temps dans un trou que j'avais moi-même creusé, exposé à la pluie, à la neige et au froid, recevant une nourriture insuffisante et non variée, sans disposer de possibilité de lavage ni d'équipement sanitaire. Comme j'avais été fait prisonnier à la suite d'une blessure, je ne possédais plus rien en dehors de ce que j'avais sur le corps"4 Herinann Dannecker a tenu à l'époque un journal dont nous donnons plus loin un large extrait. Après sa libération, il a travaillé dans une banque de Stuttgart.

Willi AMFT (19 juin 1945-26 juillet 1945 ; Heikendorf)5.

Rudolf DITTERT (15 juin 1945-26 juillet 1945 ; Wolfsburg), né en 1914, a, comme Hennann Dannecker, tenu à Thorée, puis à Vuillemin où il alla ensuite, un journal dans lequel nous puiserons.

Ernst HEINER (Aalen) a joint ses efforts à ceux d'Hermann Dannecker pour établir une abondante bibliographie sur les camps de PGA de la Seconde Guerre mondiale. Il s'agit malheureusement pour le plus grand nombre d'ouvrages écrits en allemand et qui n'ont jusqu'ici pas été traduits dans notre langue.

Eugen IDLER (juin 1945-26 juillet 1945 ; Backnang) est aujourd'hui le propriétaire d'une importante fabrique de charcuterie et de conditionnement de viande à Backnang près de Stuttgart. Il est le coéditeur, avec Hennann Dannecker et Gebhard Sturm, d'un livre au titre bilingue, "Charbon pour la France - Kohle .fùr Frankreich", consacré à la vie des PGA du dépôt n° 14, c'est-à-dire du camp de Vuillemin près d'Aniche dans le Nord. L'ouvrage est bien sûr rédigé en allemand. Seule sa préface, qui est d'Ernst Heiner, est en français. Quelques pages évoquent Thorée. Dans la liste des auteurs, on relève, outre ceux des trois coéditeurs, les noms de Rudolf Dittert, déjà cité, et de Paul Medler qui le sera un peu plus loin.

Herbert LIMAN (15 juin 1945-25 juillet 1945 Berlin) avait transité par Bad Kreuznach, "un camp où la situation était terrible 60 000 prisonniers sans abri, pas "hygiène, 2 000 morts en une semaine. Beaucoup prenaient la fuite. La ration de nourriture n'était que le vingt-cinquième de celle des Américains".

Emil MAIER (19 juin 1945-26 juillet 1945 ; Augsbourg).

Emil MARQUARDT (29 décembre 1944-26 juillet 1945 ; Bôblingen-Dagersheim), né en 1923, avait grandi près de Stuttgart où il demeure encore aujourd'hui. Incorporé dans la Wehrmacht en 1942, il tomba aux mains des Américains à Hûrtgenwald près d'Aix-la-Chapelle. Transféré en catastrophe à Liège le 22 décembre 1944, au moment de l'offensive des Ardennes, il passa ensuite à Mons, puis à Lamur près de Namur avant de retrouver à Thorée et finalement au dépôt de PGA n° 15D de Lens, dans le camp d'Hénin-Liétard. C'est là qu'il fut libéré le 31 juillet 1948. Il retrouva son pays cinq jours plus tard et fit carrière comme agent technico-commercial dans l'informatique. Il a rédigé ses souvenirs de captivité une vingtaine d'année après sa libération.

Helmut MAURER (juin 1945-26 juillet 1945 ; Kleinengstingen) fut capturé par les Britanniques en Norvège le 10 mai 1945. Remis aux Français près de Bretzenheim, il conserve un très mauvais souvenir de ses différents lieux de captivité, en particulier de Thorée, à propos duquel il dit : "Je ne me souviens plus du temps exact que j'y ai passé. On était trop fatigués pour pouvoir compter les jours".

Paul MEDLER (juin 1945-26 juillet 1945 ; Petersberg/Fulda) tomba aux mains des Américains le 8 mai 1945, jour de la capitulation, à Mittenwald/Algaü. Après avoir transité par plusieurs camps intermédiaires, il fut dirigé avec ses camarades, dans des véhicules contenant de cinquante à soixante hommes, sur l'immense camp d'Heilbronn dont il donne une description qui rejoint celle fournie par Hermann Dannecker : "La nourriture y était très insuffisante. Beaucoup de prisonniers essayaient de se préparer quelque chose de comestible avec du trèfle, de la rave et des pissenlits". Heureusement pour lui, il n'y resta que quelques jours avant de partir pour Thorée.

C'est également grâce à Hermann Dannecker que nous avons fait la connaissance de Günter NIER (22 décembre 1944-10 mars 1945) qui habite Görlitz, ville autrefois entièrement allemande, mais dont la partie située à l'est de la Neisse a été attribuée aux Polonais à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Né le 19 janvier 1927, Günter Nier fut capturé le 12 décembre 1944 au cours d'une attaque des chars américains sur le front d'Aix-la-Chapelle/Düren. D'abord interrogé sur place, dans un poste de commandement, il fut ensuite transféré à Eupen/Malmédy où se trouvait un camp de transit établi sur l'emplacement d'un enclos à bétail. Trois jours plus tard, il rejoignait Namur qu'il quitta rapidement au moment de l'offensive des Ardennes. "Les wagons fournis n'étaient pas suffisants pour tous les prisonniers, de telle sorte que nous ne pouvions y tenir que debout. Nous sommes partis en direction de la France. Il n'y eut ni nourriture ni eau ; on pensait sans doute que le voyage n'allait durer qu'un seul jour. Lorsqu'au bout de deux jours, à cause de la destruction d'un pont et de rails, nous avons dû entreprendre une longue marche à pied pour atteindre la station suivante, nous avons vu au loin la tour Eiffel. Notre destination n'était pas encore atteinte et nous avons dû continuer pendant un jour. A l'arrivée au camp de Thorée, notre premier souci a été de trouver de l'eau et de la nourriture. Dans le camp, les Américains avaient suspendu de grandes outres d'eau avec des robinets. Dès les premières gorgées, nous nous sommes sentis beaucoup mieux. La soif nous avait épuisés. Nous étions en très mauvaise santé, car les séquelles des derniers jours et semaines étaient toujours visibles. Le long séjour dans le froid et l'humidité avait été pénible pour tout le monde". Günter Nier quitta Thorée pour Marseille début mars 1945 avec un groupe de prisonniers âgés de dix-huit à trente-cinq ans.Tous logèrent sous des tentes à l'extérieur de la cité phocéenne avant d'embarquer, le 2 avril, au nombre de 450 environ, pour New York via Oran.

Johannes Joachim DEGENHARDT (19 mai 1945-15 août 1945) est aujourd'hui archevêque de Paderborn. A son arrivée au camp de Thorée, il fut affecté à une équipe de bûcherons, et ceci jusqu'au 2 août 1945, date à laquelle le travail d'abattage des arbres fut interrompu, les membres de l'équipe recevant l'ordre de charger le bois déjà stocké. Le 15 août, les prisonniers embarquaient dans des wagons à bestiaux, à raison de trente-cinq hommes par wagon, pour un voyage de dix-huit heures qui les conduisit à Vienne-le-Château, d'où ils gagnèrent, par la forêt des Ardennes, un camp situé à proximité de Varennes. Rappelons que l'un des prêtres qui dépendent de l'archevêque de Paderborn n'est autre que le Père Christof Hentschel, l'actuel curé de Bazouges, en mission en France pour quelques années.

Siegfried LESCHE (mi-mars 1946-19 janvier 1948 ; Bückeburg) est né en 1921. Sous-officier dans l'aviation, il a, durant la guerre, séjourné un certain temps à Calais. Affecté à l'Afrika Korps de Rommel, il fut fait prisonnier en Italie en mai 1945. Après avoir traversé l'Autriche, il se retrouva au camp d'Heilbronn où il resta jusqu'à la mi-juillet 1945, puis à celui de Mons qu'il quitta au milieu du mois de février 1946 pour un séjour de quelques semaines à Attichy dans l'Oise. Il arriva à Thorée avec un convoi de 1 500 prisonniers environ. Serrurier de son métier, il fut l'un des régisseurs du théâtre créé dans le camp, ce qui lui valait le privilège d'y circuler librement. Homme jovial, qui a volontairement gommé les mauvais souvenirs pour ne conserver que les bons, il est venu revoir les lieux de sa captivité en mai dernier, avec un groupe de ses compatriotes et voisins d'Obemkirchen, la cité allemande jumelée avec La Flèche. La fin de sa captivité a également marqué celle de ses activités dans le milieu théâtral amateur et de ses rapports avec ses compagnons de l'équipe de théâtre. Ce n'est que tout récemment qu'il a renoué des liens avec l'un d'entre eux, Rudi Wemer.

Rudi WERNER (Hagen), né le 17 août 1923, avait pris la direction artistique du groupe théâtral du camp, qui se produisait dans des installations assez sommaires pompeusement baptisées "La Scala de Thorée", le ler avril 1947, son prédécesseur ayant été libéré. Il fut le metteur en scène du grand succès de l'équipe, "Saison à Salzbourg", de Fred Raymond.

Nous devons à un ingénieur retraité de l'IGN, Jean Hurault, d'avoir pu entrer en contact avec nos deux derniers témoins. Ceux-ci ont répondu à l'appel qu'il avait lancé dans une revue allemande. Nous le remercions de nous avoir permis d'utiliser les fort intéressants renseignements ainsi recueillis.

Heinz SCHLUNDT (12 décembre 1946-24 juillet 1947 ;, Inzell) est originaire de Plauen, dans le Vogtland en Saxe, une région passée sous autorité soviétique à la suite des accords de Postdam. l y a vu le jour en 1921, le 4 mai. Blessé le 21 avril 1945 en défendant Fribourg-en-Brisgau, il tomba aux mains des Français et, après un court séjour à l'hôpital, fut interné à l'aéroport de cette ville, puis transféré, durant l'été, en France, d'abord à Champagné-Auvours, où il se trouvait à la mi-novembre, à Mulsanne ensuite après la fermeture du camp de Champagne. Il y avait là environ 10 000 officiers, dont beaucoup d'officiers de réserve6. En raison de son cursus - il avait réussi le concours de pharmacie, suivi un stage pratique et fait des études durant l'été 1944 à l'université de Munich -, le lieutenant Heinz Schlundt avait été affecté à une unité sanitaire comme aide-pharmacien, ce qui le rangeait, d'après la convention de Genève, dans la catégorie des "personnels protégés". Le 6 novembre 1946, il partait pour le camp de Rennes ; il devait en principe y être libéré. Espoir déçu, car on le renvoya sur Mulsanne le 1 1 décembre suivant. Le lendemain, il était conduit à Thorée pour prendre la direction de la pharmacie de l'hôpital qu'il assuma jusqu'au 24 juillet 1947, date à laquelle il fut à nouveau dirigé sur Rennes pour y occuper le même type d'emploi. Il fut libéré à Munich en 1948, après un passage par le camp d'évacuation de Tuttlingen en Forêt-Noire.

Rudolf DUFKE (5 janvier 1946-28 janvier 1946 ; Dietrnannsried/Allgaü) est né le 28 mars 1915 à Rochlitz, dans le Riesengebirge, les monts des Géants, une localité qui faisait alors partie de l'empire austro-hongrois. Lors de la proclamation de la Tchécoslovaquie en 1918, il devint "citoyen tchécoslovaque de nationalité allemande". Une fois ses études primaires terminées, il suivit les cours d'une école de textile - son père était directeur d'une usine de tissage - puis l'école de Commerce de Prague. A la fin de 1938, les Sudètes furent rattachés au Reich et Rudolf Dufke devint citoyen allemand. Le 9 janvier 1939, il était incorporé dans la Wehrmacht à Quedlinburg où il suivit un entraînement militaire très dur. Dès le 3 septembre 1939, son unité intervenait en Pologne puis, à partir du 8 avril 1940, en Norvège. Après la signature à Trondheim de l'acte de cessation des hostilités avec ce pays, Rudolf Dufke rejoignit la Laponie pour surveiller l'aéroport de Banak près de Lakselv. En octobre 1944, il dut faire retraite, " 1 000 km à skis avec un sac à dos de 30 kg, au cours de nuits polaires souvent tourmentées, par des températures de -45 degrés, jusqu'au fjord de Narvik". Fait prisonnier, il fut envoyé dans le camp de regroupement de Storheines au nord de la Norvège. Un bateau, le "Bochum", le conduisit jusqu'en Allemagne, à Bremerhaven, où les Anglais cédèrent leurs prisonniers aux Américains. De là, il gagna par rail le camp de Bretzenheim où il arriva le 24 septembre 1945. Quatre jours plus tard, embarquement pour la France où Rudolf Dufke connaîtra successivement une dizaine de camps ou de commandos, parmi lesquels Rennes, La Turballe, La Baule et bien sûr Thorée.

Libéré le 10 octobre 1947, notre témoin ne put regagner sa petite patrie. 11 -finit par s'établir à Dietmannsried. Totalement démuni financièrement, il débuta comme aide dans une petite entreprise de produits chimiques où il fonda un service de publicité dont il devint le chef Il travailla ensuite au sein d'une fabrique de tuyaux, dans laquelle il était chargé de la correspondance en anglais et de la conception des maquettes publicitaires. Il termina sa carrière dans une grande imprimerie s'occupant d'emballages alimentaires. Il y assumait les fonctions de graphiste, lithographe et correcteur.

Durant toute sa captivité, Rudolf Dufke a tenu un journal, écrit en sténographie et avec de nombreuses abréviations, à la fois pour économiser le papier et déjouer la censure, de façon à éviter une éventuelle confiscation du document. L'ensemble, une fois retranscrit, représente une soixantaine de pages dactylographiées au format 21 x 29,7 avec simple interligne et constitue un texte d'un grand intérêt pour suivre l'évolution des conditions de vie d'un prisonnier de guerre allemand. Nous reproduisons plus loin la partie concernant le camp de Thorée, avec le regret de ne pouvoir donner l’intégralité du document et l’analyse qu’elle suggère.

 

Période de séjour à Thorée pour les quatorze ex-prisonniers qui ont fourni cette indication. On remarquera que, dans leur grande majorité, les témoignages ne portent que sur une petite partie de la durée d'existence du camp, lequel commença à fonctionner en août 1944, après la libération de la région, et fut dissous le ler juillet 1948. Seul Siegfried Lesche séjourna longtemps dans les lieux. Il s'agit là d'un fait important à noter car si l'année 1945 et le début de 1946, principales périodes qui vont être évoquées ici, furent des époques très dures pour les prisonniers, leur situation s'améliora beaucoup par la suite.

 


3. Les indications entre parenthèses sont, dans l'ordre, la date d'arrivée à Thorée, la date de départ et la localité d'Allemagne où réside aujourd'hui le témoin.

4. La situation était la même dans tous les camps implantés outre-Rhin par les Américains. Les prisonniers, parqués dans des enclos exigus, y pataugeaient dans la boue et le froid. Sans abri la plupart du temps, sous-alimentés, dépourvus des conditions d'hygiène les plus élémentaires, ils connaissaient un fort taux de mortalité.

5. Quand aucune indication ne suit le nom du témoin, c'est que celui-ci ne nous a pas fourni d'élément biographique sur son compte.

6. Champagné et Mulsanne, qui constituaient le dépôt de PGA n' 401, étaient des camps pour officiers. A Thorée, il y avait essentiellement des sous-officiers et des hommes de troupe.

 

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