4-LE CAMP DE THORÉE
- Les installations
Les effectifs
- L'équipe de recensement

Ed:02/03/2017


 

Les installations

De forme sensiblement rectangulaire, le camp de Thorée mesurait environ 700 m d'est en ouest et 200 m du sud au nord. Il était entouré d'un réseau serré de barbelés le long desquels étaient installés des miradors. Il se subdivisait en cinq camps, ayant à peu près la même superficie, numérotés de 1 à 5 en partant de l'ouest et séparés les uns des autres par des rangées de barbelés orientés sud-nord ( voir schéma) 7. Chaque camp avait ses propres médecin et aide-soignant, qui a pharmacie centrale, sa propre chapelle, son propre homme de confiance8

Les prisonniers avaient une totale liberté de mouvement dans leur camp mais ne pouvaient communiquer avec leurs voisins qu'au travers des barbelés de séparation. Les contacts se faisaient particulièrement intenses au moment de l'arrivée des convois, chacun essayant de retrouver des connaissances, en particulier des gens de sa région. Bien que n'appartenant pas aux Waffen-SS, ils furent enfermés dans le camp 1, soumis à un régime plus dur, durant six semaines. Au bout de ce laps de temps, certains préférèrent renoncer au "privilège" que leur accordait leur grade pour rejoindre les autres prisonniers.

Les installations destinées à l'hébergement des PGA étaient plutôt rudimentaires. La partie nord de chaque camp était occupée par de grands hangars. Il y en avait quinze au total 9. C'est dans ces vastes constructions que fut logée la majorité des prisonniers. Emil Marquardt raconte : "Durant les premières semaines, ces hangars gigantesques étaient totalement dépourvus de porte, de vitres, de lits et même de paille pour le sol constitué de sable, avec bien entendu une absence totale de chauffage. Seuls les toits étaient couverts mais de façon imparfaite, de telle sorte qu'avec un peu de malchance, on pouvait se trouver couchés à des endroits non abrités. Durant la période hivernale de janvier-février 1945, nous avons donc été largement exposés aux intempéries et aux températures glaciales. C'est seulement en mars-avrîl que nous avons été mieux équipés avec de la paille et des châlits de trois étages en blocs de 2 x 3 10. Là comme ailleurs, dans un souci d'ordre, les prisonniers étaient divisés en groupes de cent hommes avec un sergent ou un adjudant à leur tête".

Ces misérables conditions de logement faisaient cependant figure de progrès aux yeux de certains arrivants, tel Günter Nier qui, après avoir lui aussi noté l'absence de fenêtres et écrit : "A l'époque, tout était surpeuplé. Dans la nuit, nous avions à peine la place de nous retourner sur la paillasse" 11, ajoute aussitôt : "Mais après si longtemps, nous avions enfin un toit sur la tête". Prévus pour 10. 1000 prisonniers, les hangars ou halles en abritaient souvent 1200, voire davantage. Le chiffre de 2000 a même été donné comme ayant été atteint au printemps 1945 et dans les mois qui suivirent.

Dans la partie sud des cinq camps, il y avait d'interminables rangées de tentes, une véritable ville "s'étendant à perte de vue" selon Paul Medler, ainsi que des constructions légères provisoires que montrent les photographies qui nous sont parvenues. Les tentes servaient de logement à ceux qui n'étaient pas sous les hangars. Comme dans ces derniers, le sol y était fait de sable et le confort n'y était 12 pas meilleur. "Réalisées avec seize toiles de tente de l'année allemande , elles étaient extrêmement chargées, vingt-cinq personnes, si bien que nous devions respecter les directives du plus âgé de la tente et dormir soit tous sur le côté droit soit tous sur le côté gauche"!

En dehors de ces tentes collectives, il y avait quelques tentes individuelles qui servaient de prison pour ceux qui avaient commis de petits délits ; elles se trouvaient à gauche de l'entrée principale du camp.

Plan sommaire du camp de Thorée

 

Plan sommaire du camp de Thorée, dessiné de mémoire par Emil Marquardt cinquante ans après. L'intéressé avait été mis dans le camp n° 4 où il occupa le hangar noté A de décembre 1944 à mars 1945 puis celui noté B d'avril 1945 au mois de juillet de la même année. Les positions indiquées pour la cuisine et les latrines du camp 4 sont incertaines.

 

Les effectifs

Les chiffres donnés par les ex-prisonniers à propos des effectifs sont assez variables. Le plus faible est celui de J.J. Degenhardt, arrivé à Thorée à la mi-mai 1945 : "De mon temps, il y avait à peu près 750 prisonniers de guerre au camp. Ils étaient répartis en trois compagnies. L'une d'elles se composait d'Autrichiens, les deux autres d'Allemands". En faisant l'hypothèse que les cinq camps étaient à peu près remplis de la même manière, ce qui est discutable car les camps 4 et 5 comportaient un nombre plus important de hangars que les trois autres, on est conduit à un total de 3 750 prisonniers, ce qui nous semble personnellement bien peu. Le chiffre le plus élevé est donné par Eugen Idler : "Je pense qu'il y avait environ 10 000 prisonniers par camp, soit 50 000 prisonniers en tout"

Une estimation qui rejoint celle d'Hermann Dannecker qui parle d'un maximum se situant entre 40 000 et 50000 personnes.

Ces dernières hypothèses sont compatibles avec ce qu'écrit Emil Marquardt qui nous semble être celui qui a le mieux cerné la réalité : "Je n'ai pas de réponse concrète et certaine, mais on a dit qu'au début de l'année 1945, le camp de Thorée comptait déjà 20 000 prisonniers, soit 4 000 environ pour chacun des cinq camps, et que les effectifs se sont montés à quelque 40 000 prisonniers de guerre à la fin juillet "

Au cours du printemps et de l'été 1945 en effet, Thorée devint progressivement une véritable fourmilière humaine. "De nombreux convois se succédaient, apportant des prisonniers répartis ensuite entre les cinq camps. L'espace dans lequel on était censé se loger et se déplacer devenait de plus en plus étroit". La capitulation de l'Allemagne nazie avait pour conséquence un afflux de soldats ennemis. Il s'agissait des prisonniers faits par nos années que suivirent bientôt ceux tombés aux mains des Américains et qu'ils nous rétrocédèrent à partir de juin-juillet l3. C'est sans doute à ce moment que le chiffre maximum fut atteint. Il diminua par la suite, des convois quittant quotidiennement Thorée en direction de différents camps de travail.

C'est ainsi que le 26 septembre 1945, Jean-Pierre Pradervand, chef des délégations du CICR, parlait, dans une lettre adressée au général de Gaulle, de 20 000 prisonniers de guerre "seulement" à Thorée et que le "rapport sur la mission concernant la rétrocession des prisonniers de guerre aux Américains dans les régions militaires n° 5, 9, 4, 11, 3, du 30 octobre au 3 décembre 1945, par le Dr Max de WyS" 14, qui donne une image du camp de Thorée à la date du 14 novembre 1945, fournit un chiffre encore plus faible. Le camp était alors commandé par le colonel Zalay. Le médecin français était le Dr Tilmann, le médecin allemand le Dr Weindel et l'homme de confiance se nommait Messerschmidt. Il y avait 1 400 prisonniers au camp lui-même. 5000 autres étaient répartis dans les différents commandos de travail. A ces chiffres s'ajoutaient 4 100 hommes, dont 600 couchés, qui devaient être rétrocédés aux Américains 15 et 3000 rapatriables environ, dont 200 à 300 couchés, soit un total d'à peu près 13500 prisonniers.

Le rapport précise que l'infirmerie avait une capacité de 453 lits et l'hôpital de 2000 lits ; les malades disposaient individuellement de deux couvertures et d'un sac de couchage. Le document indique d'autre part que, pour le logement des hommes valides, il y avait, ce que nous avons déjà dit, quinze grandes halles, chacune pour 1000 hommes, et quelques tentes, que les prisonniers étaient couchés par terre avec un peu de paille ou des fougères, qu'ils disposaient d'une couverture par homme et que la plupart avaient des manteaux

Toujours dans le même rapport, on lit, à la date du 16 novembre, donc deux jours plus tard : "Après avoir fait l'inspection des 1 200 rétrocédables (SS) assis, prêts pour le départ, nous avons assisté à l'embarquement et au départ. Beaucoup de jeunes, et bon nombre de vieux, quelques étrangers, Hongrois, Bulgares, etc., donc des catégories, très diverses de "SS". Transport en wagons de marchandises, 25 hommes par wagon ; pas de paille, wagons sales au plancher couvert de sable, d'écorce, de sel ; quelques-uns sans aération. Un grand bidon d'eau pour cinq voitures provisions de route pour trois jours, très suffisantes. Un médecin et un sanitaire pour 200 prisonniers. Pas de tinettes. On nous assure que les voitures seront ouvertes de temps en temps. C'est le 4e transport de 1 200 prisonniers pour Bolbec ; il y en aura encore deux, les 19 et 22 novembre".

On l'aura compris, suivre de façon rigoureuse l'évolution des effectifs du camp de Thorée est impossible en l'absence de documents écrits - tous ou presque ont, hélas!, été détruits -, et ceci dans la mesure où Thorée était un camp de transit 16une sorte de plaque tournante où arrivaient et d'où repartaient constamment des convois de prisonniers. Ces mouvements, particulièrement intenses durant le printemps, l'été et même l'automne 1945, se poursuivirent par la suite. Fin janvier 1946, le lieutenant R.A., officier de discipline au camp de Champagné-Auvours, écrivait, dans une lettre à sa fiancée : "Ce soir, départ de 251 PG autrichiens sur Thorée"17.

L'équipe de recensement

Les importants mouvements de population se produisant au camp de Thorée conduisirent les autorités américaines à créer une équipe de recensement chargée d'établir l'identité des arrivants (nom, nationalité, adresse, dernière unité d'affectation) et de leur attribuer un numéro de prisonnier. Emil Marquardt : "Dans cette optique, les Américains cherchèrent des PGA possédant des connaissances dactylographiques. Ce fut pour moi l'heureuse occasion de mettre fin à une longue inactivité. Je fus intégré à cette équipe dès sa création, le 30 mars 1945, lorsqu'elle commença ses travaux dans une tente spécialement dressée à cet effet. Je pouvais ainsi rencontrer des prisonniers de connaissance et discuter avec eux. J'ai aujourd'hui encore des contacts avec certains de ces camarades. J'ai travaillé presque trois mois, jusqu'au 26 juin 1945, dans ce groupe d'environ vingt-cinq personnes, sous la direction d'un sergent parlant l'allemand, le sergent Vidor. Nous avons enregistré chaque jour une centaine de prisonniers. On discutait avec le sergent. Ce fut lui le premier qui nous enseigna les fondements de la démocratie et qui nous apprit les crimes épouvantables perpétrés dans les camps de concentration. Bien que nous ayons nourri quelques soupçons, la découverte de l'étendue des crimes commis par notre peuple était effrayante".

Certificat délivré à Emil Marquardt par le sergent Vidor

"A toute personne concernée. Ce document certifie que le prisonnier de guerre Emil Marquardt 31 G-985606 a travaillé dans l'équipe de recensement du 30 mars au 26 juin 1945 comme dactylo. Son travail nous a donné entière satisfaction. 26 juin 1945

 

7. Le terme camp désignant aussi bien l'ensemble que l'une des subdivisions, il en résulte des difficultés lorsqu'on' veut interpréter les données chiffrées fournies par les anciens prisonniers.

8. Prisonnier responsable assurant la liaison entre ses camarades et l'administration du camp. Selon Siegfried Lesche, les cinq camps étaient, à son arrivée et jusqu'en juin 1946, occupés par les SS - c'était le camp 1 -, les sous-officiers, les travailleurs, les officiers et enfin les prisonniers qui venaient tout juste d'arriver. Notons toutefois que si cette division a existé à un moment donné, il est loin d'être certain qu'elle ait été aussi rigoureuse. D'ailleurs, dans le groupe de1 500 prisonniers arrivé à Thorée à la mi-mars 1946 et dont Siegfried Lesche faisait partie, il y avait environ 500 gradés, parmi lesquels notre témoin, qui

9. Dans "Le pqys fléchois dans la toumente, 1939-1945".. tome II, p. 373, nous avions sous-estimé leur nombre en disant qu'il n'en restait qu'une dizaine après les destructions causées par les bombardements de 1944. Des photographies prises à l'époque et que nous avons récupérées depuis ne permettent plus le doute. Quelques-uns de ces bâtiments, deux selon Rudolf Dufke, avaient leur toit endommagé, ce que confirme, on,va le voir, Emil Marquardt.

10. Châlits dont le fond était, d'après Siegfried Lesche, constitué par du grillage à larges mailles cloué au bois. Il semble que certains hangars en étaient démunie (Voir infra).

11. Une façon de parler car il ny avait pas de paillasse! Au moment de l'arrivée de Günter Nier, fin décembre 1944. le camp de Thorée était encore dans la phase des grands travaux d'aménagement.

12. Les photographies évoquées plus haut semblent indiquer qu'il y en avait en réalité deux modèles utilisant douze ou dix-huit toiles.

13.Le rythme des cessions américaines pour l'ensemble du territoire national s'établit ainsi : juin- juillet 1945 : 278 000 ; juillet-septenibre 1945 : 50 000 ; septembre-octobre 1945 : 275 000. Au leroctobre 1945, la France possédait 870 000 prisonniers de guerre de l'Axe répartis sur les 116 dépôts situés en métropole. Les prisonniers de guerre allaient contribuer à la reconstruction du pays. Lés principaux secteurs d'activité concernés par l'utilisation de ce volant de main-d'oeuvre furent : le déblayage des villes les plus touchées par les bombardements, le travail dans les chantiers de l'industrie privée et les chantiers de l'Etat, dans les détachements agricoles, le déminage et le désobusage.

14. Rapport du CICR, référence de W/LB/NG. A l'automne 1945, un certain nombre de prisonniers de guerre qui nous avaient été rétrocédés par les Américains ... furent rétrocédés à ceux-ci par les Français, débordés par l'afflux des captifs auxquels ils ne pouvaient fournir la nourriture et les soins indispensables.

15. 4 600, dont 500 couchés, l'avaient déjà été.

16. C'est bien ainsi qu'il est mentionné dans un ouvrage de référence, "Zur Geschichte der deutschen Kriegsgefangenni des zweiten wveltkieges' (Pour l'histoire des prisonniers de guerre allemands de la Seconde Guerre mondiale), volume XIII, "Dîe deutschen Kriegsgefangenen in franzôsisclier Hand" (Les prisonniers de guerre allemands en mains françaises), Kurt W. Böhme, éditions Ernst und Werner Gieseking, Bielefeld, 1971.

17. Collection personnelle de l'auteur.

 

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