5-LE CAMP DE THORÉE
Gardiens français et américains

Les rapports entre gardiens et prisonniers
Entre les deux leur coeur balance

Ed:09/05/2011

 

C'est le 6 juillet 1945 que les prisonniers de Thorée furent officiellement remis par les Américains aux Français, mais ces derniers étaient sur place depuis un certain temps déjà, voire depuis les débuts du camp 18. Ils secondaient les responsables américains et n'étaient pas passés inaperçus aux yeux de certains des 'pensionnaires" du lieu. Emil Marquardt : "Lorsque nous sommes arrivés, nous avons été étonnés par la petite taille des gardiens avec leurs casques anglais. Nous pensions que les Anglais étaient beaucoup plus grands. Mais il s'avéra qu'il ne s'agissaît pas là d' Anglais mais de jeunes Français assurant la garde du camp pour le compte des Américains".

 

Camp de Thorée(Dépôt de PGA n° 402)

1. L'entrée du dépôt de PGA n° 402, gardée par une sentinelle marocaine. Au loin, le célèbre château d'eau

Les rapports entre gardiens et prisonniers

Ces rapports étaient, aux dires du plus grand nombre, quasi inexistants. "Seuls quelques officiers et sous-officiers pénétraient dans le camp, principalement pour rencontrer les responsables (allemands) de celui-ci ou à l'occasion des appels. Les gardiens eux-mêmes restaient sur les miradors", dit Emil Marquardt. Même son de cloche à peu de chose près chez Günter Nier : "Nous ne voyions nos gardiens que sur le haut de leurs miradors ou lors de l'appel. Tout le reste se passait au niveau du groupe (des prisonniers)".

Les opinions des témoins sur le comportement de ceux qui étaient chargés de les surveiller sont plutôt défavorables dans l'ensemble. En voici un petit échantillonnage dans lequel les critiques vont crescendo : "Nous étions soumis à une discipline de camp, stricte et sévère". "Je n'ai pas eu connaissance de mauvais traitements graves infligés dans notre camp ; nous recevions bien quelquefois des coups assénés avec la crosse des fusils mais, à ma connaissance, ils ne blessèrent personne gravement". "Le traitement des prisonniers était loin d'être convenable ; il était plutôt dur. L'ambiance était pesante comme partout ailleurs". "La nuit, les gardiens tiraient souvent sans raison dans le camp ou lançaient des pierres sur les prisonniers", lesquels prenaient peut-être parfois leur revanche, puisque Günter Nier écrit : "Nous avons dû, trois jours durant, ramasser toutes les pierres, même les plus petites, car les gardiens étaient, paraît-il, bombardés la nuit sur les miradors". "Pendant l'appel, les prisonniers tombaient souvent de faiblesse. Les gardiens ne s'occupaient pas beaucoup des faibles. On nous appuyait de temps en temps contre le château d'eau19. Il n'était pas rare que des coups de crosse s'abattent sur les dos décharnés des prisonniers de guerre. Nous avions souvent à subir de mauvais traitements de la part des gardiens, parfois suivis de morts plusieurs jours après".

Cette dernière affirmation, très sévère pour le personnel de surveillance, ainsi gravement mis en cause, doit être prise avec une certaine circonspection, car elle émane du seul de nos témoins qui a manifestement un peu forcé sur la vérité, en présentant pratiquement Thorée comme un petit camp de concentration - il emploie d'ailleurs à son sujet le terme "camp de la mort" -, alors que tous les écrits de ses camarades font preuve de beaucoup de dignité et de mesure. Thorée était certes un camp assez dur ; quelques exactions y ont sans doute été commises ; elles relevaient du comportement individuel de quelques brebis galeuses et pas d'une politique générale de brimades émanant de l'administration.

Les principaux contacts entre gardiens et prisonniers avaient lieu à l'occasion des trocs, nombreux, qui se faisaient par-dessus les barbelés. Les gardiens fournissaient à leurs pensionnaires forcés des cigarettes et de la nourriture, en particulier du pain ; ils recevaient en échange des montres, des bagues, des vêtements et même du savon. Paul Medler : "Mes bottes, pratiquement neuves, avaient éveillé la convoitise d'un gardien français ; après nous être retrouvés à la barrière de barbelés et avoir discuté, nous fîmes affaire ; il me donna une paire de vieilles galoches et un pain de trois livres ; je lui remis mes bottes. Le troc s'effectua en secret et de manière extrêmement rapide, de façon que personne ne le remarque. Heinrich et moi exultions d'avoir récupéré quelque chose de plus à manger".

Particulièrement intense durant la période américaine, le troc se poursuivit du temps des Français - on vient d'en avoir un exemple - et notamment avec les soldats marocains arrivés à la fin de 1945 et à propos desquels Siegfried Lesche dit pourtant : "Ils étaient encore plus mal lotis que nous. Il se racontait dans le camp que pendant l'hiver 1946, l'un d'eux avait gelé dans la guérite, car il faisait 18 à 20 en dessous de Zéro"20

 

camp de Thorée (vue partielle des camp 4 et 5)

2. Vue partielle des camps 4 (à gauche) et 5 (à droite), côté nord. Un mirador se trouve dans l'alignement de l'enceinte de barbelés qui les sépare. De chaque côté de celle-ci, les groupes de quatre hangars dans lesquels logeaient les prisonniers. Au premier plan, à droite une réserve de bois et au centre quelques prisonniers assis. Derrière eux, la "rue du camp", orientée ouest-est. La porte de communication entre les camps 4 et 5 est ouverte.

.

Entre les deux leur coeur balance

La vie sous le commandement américain était-elle moins dure pour les prisonniers qu'après la prise en charge du camp par les Français? Ceux qui ont connu le passage d'un régime à l'autre répondent majoritairement oui, mais expliquent aussitôt que si la situation s'aggrava avec ceux-ci, ce fut en grande partie par la faute de leurs prédécesseurs. Voyons les choses de plus près.

Les opinions ouvertement favorables aux Américains sont rares. Notons toutefois celle de J.J. Degenhardt : "Les gardiens étaient le plus souvent des soldats qui se comportaient humainement et de façon bienveillante avec les prisonniers". Celle aussi de Joseph Neumair, que nous avions contacté il y a quelques années et qui trouve que "les Américains ne semblaient pas avoir de haine à l'égard des prisonniers, auxquels ils avaient permis de créer orchestres et équipes théâtrales pour améliorer le moral".

Parmi les opinions plutôt négatives maintenant, celle d'Emil Marquardt qui changea de sentiment à l'égard de nos alliés au moment où le camp passa sous autorité française : "Les Américains vendirent les prisonniers de guerre aux Français de la même manière que les " nègres " étaient autrefois vendus aux enchères ; comme eux, nous n'étions pas en bon état, nous mourions de faim et étions affaiblis. Jusqu'à ce moment, j'avais, malgré quelques mauvaises expériences, une opinion relativement bonne des Américains. Ce 6 juillet 1945 a laissé un souvenir amer chez mes camarades et moi. Les sentiments bienveillants qu'avait éveillés en nous le sergent Vidor s'effondraient comme un château de cartes. Le sergent Vidor avait bien essayé de faire quelque chose pour nous, son équipe de recensement, et de nous conserver sous la garde des Américains ; il ne put cependant rien empêcher".

Beaucoup de prisonniers trouvaient que ces soldats venus de la lointaine Amérique manifestaient une tendance à la simplification en faisant leur l'égalité "allemand = nazi, voire SS". C'est ainsi que les membres de l'Association des anciens prisonniers de guerre du camp minier de Vuillemin, qui rangent Thorée, comme d'ailleurs Mulsanne, parmi les plus mauvais camps de l'année 1945, écrivent : "Pour les Américains, nous étions tous des criminels de guerre, avant même d'être contrôlés et enregistrés ; les militaires français avaient au moins le mérite de nous considérer d'abord comme des prisonniers. Les anciens prisonniers de guerre français étaient plus compréhensifs que les jeunes, assez excités. Les relations étaient plus difficiles avec les nord-africains". Rudolf Dittert reproche pour sa part aux Américains de n'avoir "jamais dévoilé leurs intentions, dans quelque domaine que ce soit".

Les prisonniers avaient donc une opinion plutôt médiocre de nos alliés. Nous connaissons moins bien leurs sentiments à notre égard. Peut-être n'ont-ils pas osé les exprimer aussi nettement dans la mesure où leur correspondant était français et où l'époque que nous vivons est, heureusement, celle où s'accroissent les liens amicaux entre nos deux pays. Disons que le courant passait probablement moins mal entre Français et Allemands mais qu'en raison du grave problème de l'approvisionnement en vivres, sur lequel nous reviendrons, l'arrivée des Français fut mal accueillie. En témoigne cette note du journal de Rudolf Dittert : "Le 6juillet 1945, l'administration passe sous autorité française. Consternation chez les prisonniers de guerre. Aucun espoir d'amélioration, plutôt une perspective de dégradation. Une expression circule dans le camp quant à la nourriture : " suffisamment pour ne pas mourir de faim, pas assez pour vivre ". On parle beaucoup du passé, le présent n'est pas rose, l'avenir plutôt noir".

Les prisonniers s'attendaient donc à une aggravation de leur sort. Ce fut le cas dans l'immédiat : suppression, très momentanée, des activités récréatives, rationnement de l'eau, "de telle sorte qu'il n'y en avait pour boire et se laver que de 5 h à 6 h et par homme une gamelle pleine"21 , ceux qui faisaient la queue ne voyant pas toujours leur attente couronnée de succès, et enfin et surtout nouvelles restrictions dans le domaine de la nourriture. A tout cela une raison essentielle, la mésentente entre autorités américaines et françaises. La passation des pouvoirs ne se fit pas sans frictions : destruction des archives, destruction des pompes alimentant le château d'eau, à l'exception d'une seule, enlèvement au moins partiel des stocks de vivres. Il est certain que l'administration française eut beaucoup de mal à faire face à la situation.

On assista à une recrudescence des engagements dans la Légion étrangère, seul moyen pour les prisonniers de ne plus connaître la faim et de retrouver une forme de liberté, de raccourcir la captivité, au prix d'un certain risque physique. L'engagement permettait aux professionnels de la guerre de renouer avec l'enthousiasme des combats et à certains, les SS notamment, d'échapper à un éventuel châtiment. La tentation était d'autant plus forte que les officiers promettaient aux engagés "qu''ils trouveraient à Marseille des femmes françaises avec lesquelles ils pourraient s'amuser".

Contrairement à ce qui s'était passé dans les camps américains implantés en Allemagne, comme Bad Kreuznach, les évasions furent rares, ce qu'Herbert Liman attribue à la stricte, voire sévère, discipline, déjà signalée, qui régnait à Thorée. Et puis le camp était loin des grandes voies ferrées qui auraient permis aux évadés de regagner l'Allemagne.

Lorsque ceux qui avaient tenté la belle étaient repris, la nouvelle était communiquée aux prisonniers lors de l'appel et les "fautifs" étaient enfermés durant quatre semaines dans une grande tente d'environ 60 m2 placée à gauche de l'entrée du camp. On les rasait et leur ration de nourriture était réduite.

Les évasions furent plus nombreuses à Auvours, Mulsanne et Rennes. Selon Heinz Schlundt, qui connut successivement ces trois camps, les fugitifs cherchaient à rejoindre les gares du Mans et de Rennes, "pour sauter en marche dans les trains de permissionnaires de l'armée américaine ; beaucoup y perdirent la vie. Ces trains conduisaient les soldats alliés à Francfort et bénéficiaient du statut d'exterritorialité, de sorte que la police française ne pouvait pas arrêter les prisonniers évadés". Il est fait mention de quelques tentatives réussies dans la correspondance adressée fin janvier 1946 par le lieutenant R.A., officier de discipline du camp d'Auvours, à sa fiancée 22: "Pendant mon absence, cinq évasions, plus deux cette nuit, sept en trois jours, ce n'est pas mal. Il va falloir prendre des décisions énergiques dès aujourd'hui. Avec qui? Avec quoi? La démobilisation, cela est très bien, mais il ne nous reste plus personne. Que des boches".

 


18-Cette présence ancienne des Français nous a d'ailleurs conduit, en l'absence de documents officiels, à commettre une erreur de quelques semaines dans "Le paysflécliois dans la tourmente, 19391945" où nous avons. en faisant une hypothèse, fixé à la seconde quinzaine de mai ou, au plus tard, au début du mois de juin la date de passation des pouvoirs. et ceci essentiellement sur la foi des témoignages de deux anciens gardiens français arrivés à Thorée en juin 1945. Le journal d'Hermann Dannecker reproduit plus loin ne laisse désormais plus place au doute

19. Le sens de la phrase est obscur. Obligeait-on les prisonniers à rester debout plusieurs heures, à titre de punition, le long du château d'eau, ou faisait-on se reposer là, le dos appuyé à la paroi, ceux qui étaient épuisés?

20. Selon Heinz Schlundt, quelques-uns des officiers marocains des deux compagnies chargées de la garde étaient de haute lignée : "Deux lieutenants étaient des fils de cheikh très cultivés. Le médecin-chef allemand était également médecin de troupe chez les soldats marocains. Je distribuais des médicaments à ces derniers".

2 1. Le fait est mentionné dans "Charbon pour la France - Kohiefùr Frankreich", opus cité, pp. 47 et 49. On imagine la situation avec plusieurs dizaines de milliers de prisonniers dans le camp! A noter toutefois que le chiffre de "presque 100 000" donné à la page 49 de l'ouvrage est fortement exagéré.

22. Opus cité.

 

Page d'accueilPage 1 || P 2 Sommaire | P 3 Témoins | P 4 Installations | P 5 Gardiens | P 6 la vie au camp |

P 7 Le camp de la faim | P 8 Le camp de la mort? | P 9 Conclusion-| Photos et documents|