7-LE CAMP DE THORÉE
"Le camp de la faim
32"

Ed:09/05/2011

 

Journal d'Hermann Dannecker | Journal de Rudoif Dufke | D'autres témoignages | Questions et réponses

Retour à un sujet plus grave. Le lecteur aura sans doute remarqué que le mot "faim" est revenu plusieurs fois dans les pages précédentes. Il pourrait presque, à lui seul, résumer la vie du camp en 1945 et durant une partie de l'année 1946. Avant d'analyser la situation, nous allons donner in extenso le texte des journaux tenus à l'époque par Hennann Dannecker et Rudolf Dufke, puis les témoignages plus brefs de quelques-uns de leurs camarades. Les deux journaux, qui concernent des périodes différentes, donneront peut-être à certains une impression de monotonie, mais celle-ci ne faisait-elle pas partie intégrante de la vie au camp... De toute façon, la rareté de ce type de documents nous semble justifier leur publication intégrale, d'autant qu'ils apportent d'intéressants compléments sur plusieurs points déjà abordés.

Journal d'Hermann Dannecker

"Dimanche 17 juin 1945. Camp de Mannheim-Feudenheim. 8 h : transport vers l'inconnu, en France.

Lundi 18 juin. Suite du transport en France.

Mardi 19 juin. Transport en France. 1 h du soir: arrivée dans un camp de transit.

Mercredi 20 juin. Ai rencontré Wilhem Wiedmaier, originaire de mon village Dagersheim.

Jeudi 21 juin. Le camp de transit a le numéro 22 33. Il s'agit de Thorée près de La Flèche.

Vendredi 22 juin. Spectacle-exposé sur l'Italie du Sud. Nourriture : 1 litre de " soupe à l'eau ", 1 litre de lait sucré, 1/4 de pain, corned beef 34.

Samedi 23 juin. Ai rencontré Hans Wenzel (camarade de la FLAK)35. Exposé sur Mozart. Nourriture : 1 litre de soupe, 1/2 litre de thé sucré, 1/4 de pain, corned beef, sucre et raisins secs. Ai rencontré Emil Marquardt, originaire de mon village Dagersheim. Harald Brecht serait mort.

Dimanche 24 juin. Nourriture : 1 litre de soupe, 1/8 de pain, corned beef, 1/2 litre de thé. Hermann Rebelato, de Dagersheitn, serait dans le camp 36.

Lundi 25 juin. Recherche de SS grâce aux tatouages sous le bras. Nourriture : 1 litre de soupe, 1 litre de soupe sucrée aux raisins secs, 1/3 de pain. Concert.

Mardi 26 juin. Nourriture : soupe aux légumes avec des crufs, 1/4 de pain, corned beef, 1/2 litre de thé. Ai rencontré Emil Marquardt près de la barrière. Spectacle.

Mercredi 27 juin. Soupe aux légumes, nouilles, oeufs, 1/3 de pain, comed beef, 1/2 litre de thé.

Samedi 30 juin. Ai reçu des articles de cantine : savon de Marseille, papier-toilette, dentifrice, allumettes, peigne. Nourriture : 1/3 de pain, 1 litre de soupe au lait avec des prunes, marinade de poisson. Ai rencontré Wemer Schuck, Hermann Rieger, Jupp Schäfer, August Dietrich, Hans Wenzel au camp 3, tous camarades de la FLAK-RAD.

Dimanche 1 er juillet. Des jeunes sont libérés. Nourriture: 1 litre de soupe, 1/4 de pain.

Lundi 2 juillet. Soupe à l'eau, 115 de pain, fromage, 1/2 litre de soupe au lait. Notre camarade Paul Straub s'en va, puis revient car le convoi a été différé.

Mardi 3 juillet. Coucher sous tente. Je bricole un sac à linge et d'autres petits objets.

Mercredi 4 juillet. Jeunes envoyés à Cherbourg pour rééducation 37.

Jeudi 5 juillet. Bricolage toute la journée.

Vendredi 6 juillet. Appel, changement de drapeau. Les Américains nous remettent aux Français.

Samedi 7 juillet. Beau temps. Le sergent-chef Brunner de la FLAK-RAD serait également ici.

Dimanche 8 juillet. Beau temps.

Lundi 9 juillet. Ai rencontré Alfred Kiesewetter. Il était avec moi à l'école d'artillerie d'Anvers (Maria de Heide) en 1943.

Mardi 10 juillet. Peu de nourriture. Pluie toute la journée. Depuis ma captivité, premier véritable recensement avec enregistrement.

Mercredi 11 juillet. Exposé sur la monnaie. Examen d'aptitude au travail remis à jeudi. Nourriture : 1/2 litre de soupe aux nouilles, 1/4 de pain, 4 morceaux de sucre, 1/2 litre de thé.

Jeudi 12 juillet. Examen d'aptitude au travail. Nourriture : 1/4 de pain et biscuits, potage à la semoule.

Vendredi 13 juillet. 1/4 de pain, biscuits et sucre. pectacle.

Samedi 14 juillet. 1/3 de pain, 18 granunes de saindoux, soupe aux tomates avec morceaux de boeuf Visite à Emil Marquardt.

Dimanche 15 juillet. 1/3 de pain, 20 grammes de saindoux, 6 morceaux de sucre, soupe aux lentilles, salade. Première messe. J'y suis allé!

Lundi 16 juillet. 1/3 de pain, thé, potage à la semoule. Les paysans sont partis38. Emil Marquardt est venu ici.

Mardi 17 juillet. Nourriture : soupe à l'orge (pour la première fois, distribution de " rab "), 1/4 de pain, 1/2 litre de soupe aux biscuits. Peinture de lettres sur les vêtements (PG, prisonnier de guerre).

Mercredi 18 juillet. Soupe à l'eau aux nouilles, 1/3 de pain, 1/2 livre de carottes crues. Conférence: " Till Eulenspiegel ".

Jeudi 19 juillet. Nourriture : 1/4 de pain, 3/4 de paquet de " knackers ", 30 grammes de saindoux, 1/2 livre de carottes crues, plat de carottes cuites. Beau temps. Ai rendu visite à Emil Marquardt.

Vendredi 20 juillet. Mauvais plat de carottes, 115 de pain, 40 grammes de sucre, thé. Bruit dans le camp : libération dans un an! Nouvelle sorte de pain. Fourrier allemand démis par les Français. Ai rendu visite à Emil Marquardt. Ai rencontré Wenzel.

Samedi 21 juillet. Bon plat de carottes, 115 de pain noir français, 10 grammes de saindoux, thé. Exposé: " Calcul industriel ". Ai rendu visite à Emil Marquardt.

Dimanche 22 juillet. 1/10 de pain, 4 biscuits 1/2, sucre et café, soupe aux haricots. Travail dans le camp. Ai rendu visite à Emil Marquardt.

Lundi 23 juillet. 115 de pain, sucre, 3/4 de litre de soupe. Ai rendu visite à Emil Marquardt. Regroupement pour un transport dans un camp de travail. Déménagement des tentes aux hangars dans la perspective du départ. Ai rencontré Lothar Weber de Dagershelm. Je prends congé d'Emil Marquardt.

Jeudi 26 juillet. Transport à partir du camp de Thorée vers Lille.

Vendredi 27 juillet. Transport vers Lille.

Samedi 28 juillet. Arrivée dans les mines de Vuillemin près d'Aniche-Ecaillon. Nous y étions les 500 premiers prisonniers".

Parlant de l'état de santé de ses camarades résultant de ce sévère régime, Hermann Dannecker écrit :. "Les prisonniers souffraient de défaillances cardiaques ou circulatoires, surtout les plus âgés. Le poids de la plupart d'entre eux chuta en dessous de 50 kg. Lorsque nous nous mettions debout, nous avions des éblouissements et des vertiges, et il fallait commencer par se tenir aux poteaux des tentes".

 

 

Journal de Rudolf Dufke

Voyons maintenant le journal de Rudolf Dufke qui quitta le camp de Rennes pour une destination inconnue le 4 janvier 1946 vers 20 h.

"5/1/1946. Durant le voyage de nuit, il a fait très froid dans les wagons et nous n'avons pas pu dormir. Nous sommes arrivés le matin. Il y a de grands hangars et dans chaque hangar sont rassemblés plus de 1 000 prisonniers. Vers le soir, nous recevons 1/2 pain et, pour trois hommes, 2 doses de conserve de poisson et 24 gâteaux secs. Nous avons très peu de paille comme litière. Il fait - 1 2. Nous n'avons jamais encore eu aussi froid. Tout le corps tremble et nous n'arrivons pas à nous endormir. Le camp s'appelle Thorée_les-Pins.

6/1/1946. Ce fut une mauvaise nuit. Nous avons beaucoup souffert du froid. Nous avons bien du mal à nous lever. A midi, on nous donne une bonne soupe aux nouilles avec viande. Le tout est très bon. L'après-midi, nous devons nous présenter pour le contrôle. Le soir, 1/3 de pain, saindoux ; nous allons rapidement nous coucher.

7/1/1946. Il a fait à nouveau très froid. Le matin, il y a seulement du café. A midi, une soupe aux haricots qui est bonne. Le soir, 1/3 de pain, saindoux et café. Nous sommes rassemblés dans de grands hangars, couchés épaule contre épaule dans d'interminables et confuses rangées39.. Nous avons eu un peu de paille, bien trop peu, et une couverture pour trois hommes. Cela doit s'améliorer.

8/1//1946. Il fait un peu meilleur. Le matin, seulement du café. A midi, soupe de légumes. soir, 1/3 de pain, saindoux et café.

9/1//1946. Le froid semble se maintenir. J'ai de fortes douleurs dans le dos. Le matin, café. midi, soupe de légumes. Le soir, 1/4 de pain et café. L'après-midi, je suis allé chez le masseur Plus tard, il y a eu encore une soupe sucrée. Dans le camp, il y a une bibliothèque où l'on p emprunter des livres. Si seulement la méchante froidure était passée.

10/1/1946. Très bien dormi. Je suis resté couché durant la matinée. Il pleut. A midi, une soup claire et l'estomac commence à gargouiller. L'après-midi, nous sommes allés nous doucher ; il avait de l'eau chaude. Le soir, 1/4 de pain, saindoux et café. Bientôt au lit.

11/1/1946. Bien dormi. La faim, nous avons tous faim. Le soleil brille et il fait moins froid La soupe a été meilleure à midi. L'après-midi, j'ai eu un voile devant les yeux et je sera presque tombé. Le soir, 1/4 de pain, saindoux et café.

12/1/1946. Mal dormi. Constamment la faim ; je ne vais pas bien et j'ai des maux de vent Le soleil luit et il fait meilleur. A midi, toujours de la soupe. Le soir, 1/4 de pain, saindoux café.

13/1/1946. Il fait à nouveau plus froid. Le matin, café, puis je me recouche. A midi, une bonne soupe épaisse de haricots. L'après-midi, promenade jusqu'au terrain de sport. J'ai rencontré deux amis de chez moi. Nous avons parlé un peu ensemble. Je suis complètement épuisé. soir, 1/4 de pain et une soupe au chocolat. J'ai changé trois portions de saindoux contre 1/3 pain.

14/1/1946. C'est devenu froid. Le matin, café. A midi, soupe épaisse aux nouilles avec viande Le soir, 1/4 de pain, saindoux. Une nuit froide se prépare.

15/1/1946. Très froid. Pas la peine de penser à dormir. Oui, c'est épouvantable quand on peut pas dormir à cause du froid sous une couverture. Le sol est gelé et le peu de paille n'isole suffisamment. A midi, il y a eu de la soupe avec de la farine de soja. Nous restons couchés t la journée. Le soir, 1/4 de pain, saindoux et café. Une nouvelle nuit très froide s'annonce , nous gelons déjà maintenant.

16/1/1946. Cette fois encore, à peine dormi. Les rhumatismes se font sentir. Pas de rayon soleil. A midi, soupe claire. Le soir, il y a eu une soupe sucrée, 1/5 de pain et du saindoux. N sommes restés couchés toute la journée. Nous devenons de plus en plus faibles.

17/1/1946. Gelés. Le matin, café. A midi, bonne soupe avec viande. L'après-midi, je me, lavé les mains. Le soleil perce. Le soir, 1/4 de pain, saindoux et café.

18/1/1946. Il fait froid, mais j'ai pu dormir un peu. Le matin, café. A midi, soupe épaisse avec farine de soja. Le soir, 1/4 de pain, boudin noir, saindoux et café. C'était bon.

19/1/1946. C'est à nouveau une nuit froide, trop froide pour pouvoir dormir. Café. A midi, soupe de légumes. L'après-midi, deux amis me rendent visite. Le soir, 1/4 de pain, saindoux et café. Le ciel est nuageux. Les Allemands des Sudètes ne sont maintenant plus reconnus comme Allemands du Reich.

20/1/1946. Nous nous sommes levés à midi seulement. Il y a eu une épaisse soupe de haricots avec viande. Après-midi, 1/4 de pain et du fromage. Le soir, soupe sucrée.

2/1/1/1946. Le froid est toujours là. On gèle terriblement. Nous ne pouvons pas réchauffer nos pieds et nos mains. A midi, soupe épaisse ; le soir, 1/4 de pain et saindoux.

22/1/1946. Très froid. De bonne heure, café. Toute la journée, comme hier, nous sommes restés couchés. Soupe au soja en grains , le soir, 1/4 de pain et saindoux. Tout de suite, à nouveau au lit.

23/l/1946. Il neige et il fait froid. La soupe était bonne. e soir, 1/4 de pain, saindoux et 1/2 litre de soupe.

24/l/1946. Nous avons été transpercés par le froid cette nuit. Café. Nous restons couchés jusqu'à midi. Tout est sale , nous ne pouvons pas nous laver. midi, nous recevons une soupe claire. Nous avons tous une grosse faim. Le soir, 115 de pain, saindoux et soupe. A cause de la nourriture insuffisante, nous sommes allés nous plaindre. Par suite du froid incessant et du manque de nourriture, nous sommes presque morts de faim.

25/1/1946. Cette nuit, il n'a pas gelé. Café. A nouveau, nous restons couchés. A midi, soupe claire. C'est une calamité. 1/4 de pain, saindoux et soupe. Couché de bonne heure.

26/1/1946. Bien dormi. Rêvé de papa et maman. Nous sommes restés couchés. La soupe était de l'eau. Nous avons trouvé des betteraves fourragères et on les a fait cuire. C'est épouvantable. 1/4 de pain, saindoux et soupe. Nous avons obtenu du rabiot. J'ai été chez le coiffeur. Il y a du brouillard. Appris de l'anglais. 1/4 de pain, saindoux et soupe.

27/1/1946. Bien dormi. Tristement brouillardeux. Soupe aux haricots avec viande. L'après-midi, une partie de football. Deux vieilles connaissances m'ont rendu visite ; elles viennent seulement d'arriver dans le camp. Le soir, 1/3 de pain, saindoux, sucre plus tard, soupe sucrée. Nous allons bientôt nous coucher.

28/1/1946. Le matin, café. A midi, nous faisons cuire des raves il y a seulement eu une soupe claire. L'après-midi, 1/3 de pain, saindoux et soupe. J'ai appris que demain, nous devons partir en convoi. Mon camarade, le Docteur Walter, reste ici. 'ai demandé au commandant du camp s'il ne pouvait pas venir avec nous. Il m'a dit que la liste des noms avait été envoyée et qu'ainsi, on ne pouvait plus rien changer.

29/1/1946. A 7 h 30, nous devons être prêts à partir. Nous recevons ensuite de la nourriture pour une journée de trajet. A 11 h 30, nous quittons Thorée dans des wagons à bestiaux fermés. Dans les wagons, il fait froid".

Cinquante ans plus tard, Rudolf Dufke a accompagné cette relation expurgée n'oublions pas le risque qu'il courait de se voir confisquer ses précieuses notes lors d'une fouille de routine - de son séjour en Sarthe du commentaire suivant:

"Quand nous arrivâmes à Thorée le 5 janvier 1946, nous fûmes rassemblés dans de grands hangars de 60 x 150 x 10 ni environ. Le toit et les murs étaient épais, de sorte que nous étions protégés de la pluie et du vent. Au milieu de chaque hangar, se trouvaient deux gros poêles en tôle d'acier, de forme cylindrique, de 3 m de diamètre, et les conduits de fumée menaient directement au toit. Deux puissantes ampoules pendaient à de longs câbles électriques. Elles étaient éteintes à 21 h. Le local était donc chauffé, mais compte tenu du vaste espace, ça restait froid. Beaucoup de prisonniers de guerre avaient des maux d'estomac, de reins et de vessie. Quand quelqu'un devait aller aux toilettes la nuit, il ne retrouvait pas sa place au retour.

Un prisonnier de guerre qui était arrivé dans ce camp avant nous était étendu, amaigri, à sa place. Dans sa gamelle vide, à côté de lui, il avait placé l'extrémité d'un fil électrique. Il tenait l'autre bout à son oreille. Quand nous lui avons demandé ce qu'il faisait là, il nous a répondu d'une voix très faible : " Je parle avec le Bon Dieu ". Bientôt, il lui.fut impossible de se lever ; il fut transporté dans le baraquernent-infirrnerie. Nous ne l'avons plus jamais revu.

Je demandai plusieurs fois à un membre du personnel sanitaire combien de prisonniers mouraient chaque jour. J'usai de patience jusqu'à ce qu'il me réponde : " Un jour plus, un jour moins, parfois jusqu'à quinze, la plupart de faim ". Les morts étaient emmenés à l'extérieur du camp ; je n'ai pas pu savoir s'ils étaient enterrés dans des fosses communes ou bien incinérés. La nuit, les rats venaient et sautaient sur nous.

Nous pensions souvent à notre camp de Rennes et au petit poêle qui nous dispensait sa chaleur grâce à laquelle nous pouvions nous réchauffer un peu. Avec les conditions qui étaient totalement changées, il nous était impossible de poursuivre nos études de langue. Les forces physiques et psychiques diminuaient sensiblement. Dans cette situation sans perspective, personne ne savait combien de temps il allait pouvoir tenir. On en était seulement à lutter pour la survie.

Quand, le 14 septembre 1945, en Laponie, nous étions arrivés sur le "Bochum", nous avions été pesés. Je pesais alors 86 kg pour une taille de1 m81 ; dans les derniers jours de Thorée, je ne faisais plus que 48 kg. Les bouts des doigts et les doigts de pied devenaient blancs, il @y avait plus de sensation et la marche était très incertaine. Des troubles du rythme cardiaque commencèrent. Des points noirs apparaissaient devant les yeux -, ils se déplaçaient de plus en plus vite jusqu'à ce qu'on tombe. Quand, au bout d'une demi-heure, on revenait à soi, on se retrouvait étendu n'importe où. Chez les camarades qui n'avaient plus aucune chance de survie, les cartilages du nez devenaient fortement saillants. On parlait encore avec eux ; ils perdaient progressivement conscience jusqu'à ce que la mort survienne. Les affamés ne souffraient plus, ils ne luttaient plus contre la mort. C'était un glissement dans l'au-delà.

Puis venaient pour eux la paix, le départ".

 

D'autres témoignages

Est-il besoin d'autres témoignages? En voici quelques-uns. J.J. Degenhardt . "On avait constamment faim. Je ne me souviens pas avoir jamais été rassasié. Parce qu'il y avait trop peu à manger, on pouvait assister, après chaque repas, à un spectacle avilissant. Un groupe de prisonniers de guerre se tenait à proximité des bidons où les soldats américains déversaient leurs détritus. Quand 1 occasion était favorable, ils y récupéraient des reliefs de nourriture, par exemple des tranches de pain entamées, des bribes de viande, etc., et les mangeaient. D'autres attendaient, des heures durant, les mégots de cigarettes que jetaient les soldats américains".

Rudolf Dittert a également noté le fait dans son journal, et pratiquement dans les mêmes termes : "Des camarades, tels des rats' fouillent les ordures pour y découvrir des restes de repas et des mégots de cigarettes". Quelques autres extraits de ce document : "Nourriture de plus en plus dépourvue de Calories. On dit que les stocks de nourriture sont pleins. Font-ils des économies jusqu'à ce que nous soyons partis? Le pourcentage de malades progresse et la faiblesse physique des prisonniers augmente de façon effrayante. Beaucoup d'arrivées et de départs. Quand est-ce que ceci connaîtra une fin? Leur intention est certainement de nous laisser mourir. Un pain pour dix hommes ; nourriture chaude : 1/2 litre de soupe sans aucun morceau solide, puis à nouveau un pain pour quatre ou cinq hommes 40.. Chaudes ou froides, les nourritures sont toujours mauvaises. Les plusanciens vivent-ils sur notre dos 41.? Une distribution : un peu de savon pour se laver et faire sa toilette, trois lames de rasoir (comme si les prisonniers possédaient des rasoirs!), un tube de crème à raser, un tube de dentifrice, cinq boites d'allumettes! La loi du plus fort règne dans la nature et c'est aussi le cas au camp de Thorée"

Paul Medler : "Les rations misérables du camp précédent, Heilbronn, nous avaient déjà affaiblis ; ici, nous reçûmes 1 litre de soupe à la betterave, un peu de pain, 10 grammes de saindoux et de temps en temps du corned beef Ces rations ne variaient pratiquement jamais. Seul le pain devenait plus rare. Parfois nous eumes un pain pour vingt hommes ; la distribution se faisait alors avec un pèse-lettres 42 La nourriture devint meilleure pour mon camarade et moi lorsque nous fûmes chargés de faire chauffer l'eau dans les cuisines américaines. Nous reçûmes pour cela un supplément de soupe. Des incidents avaient souvent lieu à la suite de vols de pain, etc.. Les responsables étaient sévèrement punis".

Eugen Idler conserve lui aussi un très mauvais souvenir de la nourriture. Il estime qu'elle était pire qu'à Bad Kreuznach, un camp pourtant très dur. Avec le recul du temps, il a d'ailleurs tendance, à l'image de son camarade Paul Medler, à voir la situation plus noire qu'elle n'était. "Nous recevions journellement 1/2 litre de soupe très claire et un pain que nous devions partager entre quinze à vingt prisonniers". Helmut Maurer affirme que, comme à Bretzenheim, il arrivait qu'il n'y ait pas de nourriture solide pendant plusieurs jours, ce qui fut peut-être le cas effectivement après le 6 juillet 1945, et qu'il en fut réduit pour la première fois à manger de l'herbe. C'est aussi ce que fit Siegfried Lesche qui, bien qu'arrivé plus tardivement à Thorée, cherchait à l'extérieur du camp des champignons et "des plantes comestibles".

Selon Hennann Dannecker, la valeur énergétique de la maigre ration quotidienne, mal équilibrée, aurait représenté entre 300 et 350 calories. Le chiffre nous paraît bien faible. Peut-être serait-il plus juste de la fixer aux environs de 1 000 calories, ce qui est encore très loin des 1 800 à 2 250 calories nécessaires, selon les nutritionnistes, à la vie d'un adulte ne travaillant pas. Disons que le régime alimentaire permettait aux plus résistants de survivre momentanément, mais qu'il causait des ravages parmi les plus faibles.

La faim se faisait si cruellement sentir que les prisonniers sélectionnés pour partir dans les mines du nord de la France éprouvèrent sur le moment une sensation de soulagement. Ils étaient contents de quitter le dépôt n° 402, car ils pensaient "qu'il ne pouvait pas y avoir moins à manger" là où ils allaient. Et le fait est que leur situation s'améliora en ce domaine. Même si la nourriture restait à base de betteraves et de carottes, les ponunes de terre étant rares, la viande et les corps gras encore plus, au moins les prisonniers avaient-ils du pain en quantité plus importante, sans compter les suppléments alloués aux mineurs.

Les carences en matière alimentaire n'étaient pas propres à Thorée. En témoigne cette anecdote racontée par Heinz Schlundt, qui se trouvait alors à Champagné : "En 1945, nous reçûmes pour Noël un petit morceau de boudin sans lard et un peu de sucre. Plusieurs en enlevèrent la peau, firent des boulettes avec la chair et les roulèrent dans le sucre. " Ça a le même goût que les pralines ", disaient-ils. Ce qui montre le dénuement dû à la faim perpétuelle et à la sous-alimentation"43.. -

 

Ajoutons que l'insuffisance des rations alimentaires semble avoir été un phénomène spécifique de l'année 1945 et du début de 1946. En effet, Emil Marquardt, arrivé à Thorée fin 1944, interrogeant les "anciens", ceux qui étaient là depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois, se vit répondre que jusque-là "la nourriture avait été relativement bonne et suffisante".

Questions et réponses

A la lecture de ce qui précède, on peut se poser plusieurs questions. Pourquoi la situation se dégrada-t-elle à partir du début de 1945? Y eut-il une nouvelle aggravation au moment où le camp passa sous commandement français? Si oui, pourquoi? Aurait-on pu mieux traiter les prisonniers de ce point de vue?

Sur le tableau d'affichage destiné à leurs "pensionnaires", les Américains justifiaient la maigreur des rations par le fait que "les sous-marins allemands avaient coulé de nombreux navires de transport amenant le ravitaillement". Une explication peu convaincante. Il faut certainement chercher ailleurs les véritables causes de ces restrictions. En fait, au début de 1945, les Alliés sentaient la victoire proche. La priorité était donc donnée à la lutte contre l'ennemi ; elle mobilisait tous les moyens disponibles. Dans cette optique, les prisonniers constituaient pour les Américains un boulet, d'autant que leur nombre allait bientôt croître de façon vertigineuse. Souvent débordés par leur afflux, ils n'avaient guère le temps de s'en occuper. De plus, sauf exception, ils regardaient ces ennemis qui leur avaient opposé bien des fois une dure résistance sans sympathie. Ajoutons que ce qu'ils découvraient outre-Rhin, en l'occurrence les camps de concentration et leurs inimaginables horreurs, ne les incitait guère à la pitié envers les vaincus.

Afin de savoir si la prise de possession du camp par les Français se traduisit par une aggravation du sort des prisonniers pour ce qui concernait leur alimentation, on peut, en utilisant le journal d'Hermann Dannecker, dresser un tableau donnant la ration quotidienne de ceux-ci entre le 22 juin 1945 et le 23 juillet de la même année.

Ce tableau reste, hélas!, muet pour la période allant du 3 au 10 juillet inclus, qui est précisément celle durant laquelle les Français remplacèrent les Américains. A première vue, il ne montre pas de transition brutale, bien qu'on note cependant, outre le remplacement de la viande par du saindoux, un durcissement du point de vue global dans la seconde quinzaine de juillet. Mais pourtant, nous le savons déjà, de l'avis des prisonniers, il se produisit à l'époque un véritable hiatus. Tous sont d'accord là-dessus. Ne citons que trois témoignages.

Date Soupe ou boisson, sucrée
ou non
Pain Autres
Vendredi 22 juin
Samedi 23 juin
Dimanche 24 juin
Lundi 25 juin
Mardi 26 juin


Samedi 30 juin
Dimanche 1 er juillet
Lundi 2 juillet

Mercredi 11 juillet
Jeudi 12 juillet
Vendredi 13 juillet
Samedi 14 juillet

Dimanche 15 juillet

Lundi 16 juillet
Mardi 17 juillet

mercredi 18 juillet


Jeudi 19 juillet



Vendredi 20 juin
Samedi 21 juillet
Dimanche 22 juillet
Lundi 23 juillet
2 litres
1,5 litre
1,5 litre
2 litres
soupe aux légumes
avec oeufs+1/2 litres de thé

1 litre
1 litre soupe + 1/2 litre de soupe au lait

1 litre
potage à la semoule
néant
soupe aux tomates

soupe aux lentilles


potage à la semoule+thé

soupe à l'orge
soupe +1/2 litre de soupe aux biscuits
soupe




thé
thé
soupe aux haricots+ café
3/4 de litre de soupe
1/4
1/4
1/8
1/3
1/4


1/3
1/4
1/5

1/4
1/4
1/4
1/3

1/3

1/3
1/4

1/3


1/4



1/4
1/5
1/10
1/5
cornee beef
cornee beef
cornee beef

cornee beef


marinade de poisson
néant
fromage

4 sucres
biscuits
biscuits
18 g de saindoux, morceaux de viande

20 g de saindoux, 6 morceaux de sucre, salade

pour la première fois du rab


nouilles, 1/2 livre de carottes crues


3/4 de paquet de "knakers",
30 g de saindoux,
1/2 livres de carottes cuites

carottes, 40 g de sucre
10 g de saindoux, carottes
4 biscuits et demi, sucre
sucre

 

"Dès la prise en main par les nouvelles autorités, la nourriture s'était dégradée du jour au lendemain. Durant les mois passés, nous avions souffert constamment de la faim ; nous ne reçûmes plus désormais qu'un minimum qui nous maintint en vie. Beaucoup traversaient le camp tels des squelettes vivants qui semblaient ne plus jamais pouvoir quitter les lieux, sinon pour la tombe", dit Emil Marquardt. Willi- Amft, parlant de la prise en charge de Thorée par les Français, écrit : "Malheureusement, la nourriture se dégrada du même coup. Comparée à ce que nous vivions, la guerre n'avait été qu'une plaisanterie... La nourriture était extrêmement maigre, le logement misérable. Il fallait en plus supporter la chaleur, le soleil brûlant. Nous n'étions plus entourés que de squelettes". Joseph Neumair enfin : "Du temps des Américains, la nourriture était insuffisante mais elle était d'assez bonne qualité. C'était la disette mais non la famine. En dépit d'une sensation continuelle de faim, on pouvait survivre. Avec les Français, la nourriture était non seulement très insuffisante mais souvent avariée".

A quoi ce changement, amorcé bien avant le 6 juillet 1945, était-il dû? Il avait une cause immédiate, déjà signalée, l'absence de stocks suffisants laissés par les Américains au moment de leur départ par suite de la mésentente entre responsables 44. Il en avait une plus profonde, la pénurie qui régnait en France, où la population subissait des restrictions qui rappelaient beaucoup celles de l'Occupation. Notre pays restait tributaire de l'Amérique au point de vue alimentaire et les gardiens français du camp souffraient également du manque de nourriture. Ce qui n'échappe pas à certains ex-prisonniers, comme Eugen Idler : "Nous n'en voulons pas aux Français qui n'avaient eux-mêmes pas suffisamment pour se nourrir. Nous critiquons en revanche les Américains qui vivaient dans l'abondance et vendaient en plus des aliments au marché noir".

Ceci dit, la situation aurait sans doute pu être améliorée avec un peu plus de bonne volonté du côté français. Les autorités du camp ne pouvaient pas distribuer des denrées qu'elles ne possédaient pas ; elles pouvaient cependant utiliser à meilleur escient les produits alimentaires qui leur parvenaient et ne pas laisser les wagons qui les transportaient abandonnés sur des voies de garage jusqu'à ce que leur contenu soit perdu, comme le cas nous a été signalé. Mais là encore, on n'oubliera pas de se replacer à l'époque. Ils n'étaient guère nombreux ceux qui éprouvaient une certaine sympathie, ou ne serait-ce même qu'un peu de pitié, pour les prisonniers. Les déportations, les exécutions, les arrestations, les réquisitions d'hommes et de matériel, tout ce cortège de drames, de souffrances et de privations: qu'avait entraîné la présence de l'ennemi, avaient créé un lourd contentieux. Il fallait du temps pour panser les plaies.

Ce n'est que dans les commandos que de véritables liens arrivaient à s'établir entre vainqueurs et vaincus. Les prisonniers restés dans les camps durent, eux, attendre la seconde moitié de 1946 pour voir leur sort s'améliorer. En novembre, ceux qui le désiraient purent bénéficier du statut de "travailleur libre". Avec le début de la guerre froide en 1947, le communisme devint l'ennemi numéro un, faisant passer au second plan le fascisme et ceux qui en avaient été les artisans volontaires ou involontaires. Les priorités étaient désormais différentes. L'Allemagne de l'Ouest, pays directement en contact avec le "péril rouge", et donc très exposé en cas d'attaque, avait besoin de toutes ses forces vives. Aussi, sous la pression des Américains, les Français, accusés de garder trop longtemps leurs prisonniers, durent-ils commencer à les libérer45. Une autre époque commençait.

 

 


32. C'est l'expression employée par les anciens prisonniers.

33. Le PWE 22 (Prisoner of War Enclosure 22) devint le dépôt de PGA n° 402 le 6 juillet 1945, lorsque le camp passa sous commandement français.

34. Pour ce qui est de la ration de pain, il faut savoir qu'elle concernait - nous citons le rédacteur du journal - 'un pain pâteux américain pesant environ 1 000 à 1 250 g, avec une très faible valeur calorique et aucun ingrédient " solide " (sic!), de telle sorte qu'il fallait souvent attendre quatorze jours avant d'aller à la selle et qu'on souffrait énormément des intestins'. La quantité de corned beef fournie représentait l'équivalent de deux à trois cuillerées. C'est souvent le soir que l'on distribuait la soupe au lait sucrée. Les soupes étaient généralement très claires. Il était rare qu'on y trouve beaucoup de "consistant". Les "repas" étaient pris dans les tentes, les hangars ou dehors. Il n'y avait pas de réfectoire.

35. Flugzeugeabwehrkanone = DCA.

36. C'est également dans ce camp qu'Emil Marquardt nous a affirmé avoir été mis et sur son plan de Thorée, il a numéroté les camps de 1 à 5 en partant de l'est. Mais il se trouve ainsi en contradiction avec plusieurs autres témoins. Nous nous sommes rallié à l'opinion majoritaire en inversant sa numérotation.

37. La France libéra les jeunes prisonniers de guerre de la classe 28. Mais comme ils avaient fait partie des jeunesses hitlériennes, ils durent, avant leur rapatriement, recevoir un enseignement sur les bases de la démocratie.

38. Le terme désigne les prisonniers travaillant à l'extérieur,, dans les commandos agricoles.

39.On notera que Rudolf Dufke couchait à même le sol, ce qui prouve que tous les hangars n'étaient pas munis de châlits. Dans une lettre adressée à Jean Hurault, il écrit, à propos des premiers jours passés à Thorée : "Nous étions allongés sur le sol nu. En dehors de notre manteau militaire, nous n'avions rien pour nous couvrir

40.Il est manifestrement question ici des 22 et 23 juillet 1945. voir, supra, le journal d'Hermann Danneker.

41. La répartition de la nourriture était effectuée par des responsables allemands et elle ne se faisait. effectivement pas toujours de manière équitable.

42. En réalité., comme on l'a vu. les rations étaient tout de même relativement variables d'un jour à l'autre et celle de pain ne descendit pas en dessous de 1/10.

43. Deux autres anecdotes du même témoin, concernant Thorée cette fois. La première est relative à la soirée de Noël 1946. "Nous étions tous, médecins, pharmaciens, dentistes et interprètes, réunis pour le thé lorsque quelqu'un frappa à la porte. C'était Mohamed, l'infirmier marocain, avec un gâteau. Il a dit: " Noël est la fête la plus importante pour les chrétiens, je vous offre donc ce gâteau. Chez nous, c'est le Ramadan, la fin du jeûne, le jour le plus important. Nous invitons ce jour-là tout le monde à faire la fête avec nous. Je ne vous reproche pas de ne pas nous inviter car vous-mêmes, vous n'avez rien. Mais pourquoi les Français ne nous invitent-ils pas? Ce sont bien des chrétiens pourtant "". La seconde anecdote met en scène l'aumônier de Thorée, Prokoff. "Il raffolait de café. Là où j'étais, dans la pharmacie du camp, il y avait toujours du thé chaud à la menthe - nous n'avions pas de café - pour le médecin-chef Je proposai au prêtre, à titre d'ersatz, ce thé, agrémenté dans chaque tasse d'une ampoule de caféine, utilisée à l'époque pour les cardiaques et les personnes atteintes d'une maladie circulatoire. Il a apprécié le breuvage et est alors venu me rendre visite tous les jours. Lorsque mon stock d'ampoules fut épuisé, je le signalai dans un rapport expédié au CICR de Genève et de nouvelles ampoules me furent envoyées".

44. Certains prisonniers n'hésitent pas à dire que les Américains détruisirent une partie de leurs stocks en mettant le feu aux baraques à vivres dans la nuit précédant leur départ, de sorte qu'il n'y eut rien à manger pendant deux jours, jusqu'à ce que le réapprovisionnement ait pu se faire. Heinz Schlundt, qui était alors à Champagné, raconte que, dans ce camp, les Américains avaient laissé pour quatorze jours de vivres, mais qu'ils ne furent pas distribués dans l'immédiat et qu'une importante partie disparut "par des voies obscures". La situation devint critique dans le camp et lorsqu'on se décida à alimenter davantage les prisonniers, comme leur organisme n'était plus habitué à une quantité normale de nourriture, il y eut de nombreux cas de vomissements et de diarrhée.

45 Les premières libérations eurent lieu en mai-juin. Elles concernèrent les catégories 1. PG avant combattu le nazisme,. 2. PG ayant atteint l'âge de 50 ans avant le 1 er janvier 1947, et 3. PG ayant atteint l'âge de 45 ans avant le 1 er janvier 1947. Ce n'est cependant que fin 1948 que la "Direction générale des prisonniers de guerre de l'Axe" fut dissoute.

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