8-LE CAMP DE THORÉE-Le camp de la mort?

Ed:27/04/2014

Des conditions d'hygiène plutôt sommaires, et même déplorables dans les premiers temps, une nette sous-alimentation, la promiscuité et une pénurie de médicaments : toutes les conditions étaient réunies pour que la mortalité fasse des ravages parmi ces prisonniers faméliques errant entre les barbelés. .Et ceci d'autant plus que -beaucoup des rétrocédés qu'arrivèrent à Thorée au printemps 1945, en provenance des immenses camps de rassemblement américains en Allemagne, étaient des hommes épuisés, déjà très amaigris, à moitié morts de faim, incapables de survivre longtemps au régime qu'ils subissaient, que ce soit durant la période américaine ou la période française. Pourtant la mortalité réelle à Thorée reste inconnue. Aucun témoin n'a pu nous apporter de précisions à ce sujet.

Certains, comme J.J. Degenhardt et Herbert Liman, n'ont même aucun souvenir des décès. Eugen Idler n'a eu connaissance que d'un seul cas. HermannDannecker se souvient qu'un prisonnier est mort dans sa tente et un autre dans la tente voisine. L'un des ex-prisonniers a bien affirmé : "Il y eut beaucoup de morts", mais, n'a pas répondu aux questions précises que nous lui posions.

Nous ne pouvons donc que répéter ce que nous avons écrit dans "Le pays fléchois dans la tourmente, 1939-1945" et qui peut se résumer ainsi : les seuls chiffres dont on dispose, grâce aux archives communales de Thorée, sont rassemblés dans le tableau ci-contre46.

Ils indiquent qu'il y eut à la fin de l'été et au début de l'automne 1945 une importante vague de décès, la cause en étant le plus souvent la cachexie, c'est-à-dire l'amaigrissement et l'affaiblissement. Aucune donnée n'est disponible antérieurement et postérieurement à la période considérée. Or il est certain qu'il eut des morts, dont le nombre fut sans doute assez important , avant juillet 1945 et que les décès ont été plus nombreux que le laisse entendre le tableau après novembre 1945. Il n'est pour s'en convaincre , que de se reporter aux commentaires de Rudolf Dufke à propos du mois de janvier 1945 ou de lire ce qu'écrit, pour la même période, Rudi Werner: je crois qu'au début de 1946, la mortalité dans le camp était au-dessus de la normale?. Presque chaque jour , il y avait des corps à enterrer".

Les lieux d'inhumation des morts répertoriés entre juillet 1945 et août 1946 nous sont connus. Il y avait deux cimetières, l'un tout près du presbytère de Thorée, l'autre, ouvert après que le premier eut été rempli, à la "Lande-Chalubot", non loin de l'entrée du camp, à peu près en face de l'actuel terrain de football. A cette époque, on permettait à quelques prisonniers de former une dernière escorte à leurs camarades disparus.

En revanche, nous ignorons tout des emplacements, probablement des fosses communes, où furent inhumés les morts dont la trace s'est perdue. Pour ceux-là, "les prisonniers de guerre étaient autorisés à participer à l'enterrement. les corps étaient enfouis dans la terre sans la présence d'un prêtre. C'était la corvée des latrines qui les ramassaient dans le camp". Il y a donc un mystère dont nous souhaitons qu'il puisse un jour être éclairci. La vérité serait peut-être désagréable à découvrir, mais l'Histoire y gagnerait.

On peut s'étonner de ce que les ex-prisonniers en sachent si peu à propos de ceux des leurs qui sont morts. Il suffit cependant de penser que chacun, dans ces circonstances difficiles, vivait d'abord pour soi et n'était en contact qu'avec ses voisins immédiats. On ne se connaissait pas d'un camp à l'autre et même d'une tente à l'autre. les incessants mouvements faisaient que les prisonniers étaient fréquemment séparés; il y avait plus de 100 mètres entre le premier prisonnier d'une rangée et le dernier. Impossible de savoir, au moment du réveil, lorsqu'on allait aux toilettes, si ceux qui restaient allongés étaient morts, malades ou simplement s'ils "flemmardaient" un peu. Et lorsqu'on revenait , les morts éventuels et les malades avaient été emmenés par les infirmiers et leurs aides hors du bâtiment. Seuls les voisins de lit des intéressés savaient ce qu'il en était. On n'oubliera pas non plus que les autorités, américaines et françaises, faisaient sans doute tout pour cacher aux prisonniers l'importance du nombre des décès, ce qui est tout à fait compréhensible, car cela aurait pu provoquer des incidents.

Même si l'un des témoins a employé le terme et si l'on peut déplorer ce qui s'est passé à Thorée, on évitera toutefois de dire qu'il s'agissait d'un camp de la mort. Il existe une échelle dans l'honneur. Buchenwald, Dachau, Mauthausen, et combien d'autres lieux sinistres dont le nom a une résonance douloureuse, étaient de véritables camps de la mort où le vainqueur menait une politique systématique d'extermination du vaincu, lequel n'avait guère effectivement comme perspective que la mort. Thorée était "seulement un camp très dur où le taux de mortalité devait être comparable… au taux d'espérance de vie dans un camp de concentration. Des dizaines de milliers de prisonniers y ont transité ou séjourné. Quelques centaines, voire dans une hypothèse très pessimiste ou deux milliers, y ont laissé la vie. C'est trop, c'est beaucoup trop, mais sans aucune commune mesure avec les hécatombes des camps de la mort nazis 47.


46- Les chiffres indiqués diffèrent de ceux fournis par Kurt W böhme qui , dans "Die deutschen Kriegsgefangenen in französischer Hand" opus cité, indique à tort pour Thorée 389 cas de décès seulement d'août 1945 à mai 1946, dont 382 par cachexie. Selon cet auteur, le taux de mortalité dans les camps de PGA en France s'établissait en octobre 1945 à 0,39%; il était passé à 0,02% un an plus tard. Au cours de l'année 1946, la situation revint en effet à la normale, d'abord parce que le ravitaillement s'était amélioré et ensuite parce que tous ceux qui étaient assez gravement malades avaient été rapatriés en Allemagne.

47. La mortalité des PGA en France entre 1944 et 1948 a été de 3%, dont les deux tiers dus à la faim. Elle est par conséquent légèrement inférieure à celle des Français prisonniers de guerre en Allemagne qui s'établit à 3,7%. La captivité des PGA fut très dure en 1944, 1945 et au début de 1946, plus douce ensuite, avec bien sûr des disparités d'un camp à l'autre.

 

 

Page d'accueilPage 1 || P 2 Sommaire | P 3 Témoins | P 4 Installations | P 5 Gardiens | P 6 la vie au camp |

P 7 Le camp de la faim | P 8 Le camp de la mort? | P 9 Conclusion-| Photos et documents|